Mes lectures

Licorne, de Nora Sandor

 

Licorne - Nora Sandor
On avait tout imaginé sur 2020. Les voitures volantes, les vies extraterrestres, les robots et autres inventions épatantes qui faciliteraient nos vies et nous donneraient un vertige délicieux comme n’en connaîtraient jamais nos parents, enracinés dans des terres trop connues. On s’est offert le monde comme terrain de jeux, imaginant nos enfants le fouler de leurs petits sauts de puce d’abord, avant de le conquérir un jour, à grandes enjambées. On leur a ouvert une fenêtre sur le monde comme on installe une peinture exotique sur le mur du salon, persuadés de nourrir leur imaginaire et leur curiosité, certains de leur donner le goût de l’autre et de l’aventure. On les imaginait déjà, sac à dos sur l’épaule, nous lancer « je pars découvrir le monde ! » comme nous-mêmes avant criions à nos parents : « je vais faire un tour dans le quartier ! ». On leur a ouvert une fenêtre sur le monde, sachant pertinemment qu’ils l’enjamberaient rapido, l’argent de poche de la semaine leur suffisant à s’envoler pour des contrées toujours plus reculées.
On avait tout imaginé sur 2020. Mais soudain nos enfants ont escaladé la fenêtre, se sont postés sur son rebord confortable, et nous ont dit qu’ils voulaient vivre ici, à l’écart du vieux monde mais protégés du nouveau, dans cet entre-deux merveilleux et aseptisé où puisque rien n’existe, rien ne peut arriver. Rien, peut-être, sinon d’en tomber…

 

Maëla a 20 ans, étudie les lettres à l’université de Lorient, sans conviction aucune, travaillant en parallèle au Carrefour City du centre-ville. Aucun désir ni projet n’anime son quotidien rythmé par les mâchouillements intensifs de sa colocataire et les réprimandes de sa prof de fac dépitée par sa nonchalance. Le monde est si fade depuis sa Bretagne natale. Entre les conversations sans intérêt de ses collègues de travail et le vide intersidéral de sa vie amoureuse et amicale, elle se débat mollement dans l’ennui et la morosité. Rien ne bouge jamais pour elle, alors que la vie semble si passionnante ailleurs… Elle le sait, elle le voit sur les réseaux : la vraie vie est dans son écran de téléphone, dans les mouvements étudiants auxquels elle n’appartient pas, dans les photos de son ex postées par sa nouvelle petite copine, dans les publications des stars des réseaux aux millions d’abonnés.

Elle ne se sent proche que de Mowgli, son rappeur favori, qui lui conte une vie désenchantée dont elle seule perçoit la poétique. Accompagné de Baloo, son ours  des Carpates apprivoisé, symbole de sa grandeur et de son génie décalé, il chante les réseaux, faisant rimer « insta » avec « la première fois que tu mouillas », « snapchat » avec « mon cœur dans ta chatte ». Le fait que sa mère le méprise ne calme pas, bien au contraire,  la passion de Maëla qui étouffe sur le chemin convenu que sa génitrice lui a tracé.

Tout est si positif sur Instagram, si encourageant. La philosophie quotidienne qui s’y déploie est l’encouragement qu’elle ne trouve jamais dans sa famille, chez ses professeurs. Alors que l’extérieur la condamne, les réseaux l’invitent à se révéler, à croire en elle, à inventer sa vie. Alors elle s’attelle à alimenter chaque jour une identité virtuelle, qu’importe que ce soit, pour l’heure, dans l’indifférence générale.

Quand Mowgli propose un concours permettant à l’un de ses abonnés de figurer dans son prochain clip, Maëla participe pleine d’espoir et voit son compte sortir brutalement de l’anonymat lorsque la rappeur la choisit. En quelques heures, des milliers de followers débarquent sur sa page, curieux et jaloux de celle qui a gagné. Elle se sent enfin reconnue à sa juste valeur, et s’étonne que le reste du monde reste imperméable à son succès. Le monde extérieur lui semble tellement factice, loin de sa vérité.

Personne, se dit Maëla, ne l’observait avec un intérêt nouveau – personne ne la suivait donc sur Instagram, personne ne savait ! La classe entière vivait dans une réalité parallèle, dans laquelle le bol de céréales reposté par Mowgli n’existait pas.

Ce n’est pas elle qui vit dans du préfabriqué, mais bien les autres qui vivent dans l’ignorance. Elle pense à la révolte étudiante qu’elle suivait en direct sur Periscope, deux ans auparavant, tellement réelle, palpable, et dont les images ont disparu en même temps que l’application.

Il faut se donner à voir, pour exister.

Alors Maëla donne tout ce qu’elle n’est pas, pour le faire germer sur ce terrain artificiel mais fertile. Elle écume les lieux huppés, s’habille chez TropBonne, la marque à la mode, se peinturlure de MaChérie comme un uniforme requis. Et comme cela coûte cher, elle fait un premier, puis un second crédit.

Ca marche, en effet. Elle commence à être démarchée par les marques, on lui propose des partenariats. Elle savait bien qu’internet lui permettrait de modeler un monde à sa mesure. Il lui avait suffi d’y croire. Invitée à une soirée par la marque, elle touche enfin du bout des doigts son rêve de côtoyer les youtubeurs célèbres qu’elle suit à longueur d’année : BelleBeauté et BodyMax.

A Paris, pourtant, son rêve s’égratigne, écorché par la réalité : en vrai, les robes se déchirent, les talons entaillent les pieds et le moral, les boucles s’écrasent et les rues sentent mauvais.

Avait-elle vraiment besoin de voir le monde dans la vie réelle, s’il palpitait vrai et détaillé sur internet ?

Mais comment y renoncer ? Comment ne pas succomber au charme de BodyMax, qui façon 2.0 lui propose l’engagement suprême : « J’aimerais faire une vidéo YouTube avec toi. » Propulsée par la médiatisation de sa romance avec la star du fitness, ce sont bientôt des centaines de milliers d’abonnés qui déferlent sur son compte. Qu’elle se sente à sa place est accessoire. Elle est une icône, et les icônes ne parlent pas.

Mais parfois elles écrivent. Un post fatal, brutal, au milieu de la nuit, qui va tout faire basculer.

Et parfois les icônes brûlent, sous les yeux des fidèles excités…

♥♥

Nora Sandor livre avec « Licorne » un premier roman savoureux sur les dérives de notre époque. Dans un langage hyper moderne qui laissera sur le carreau les lecteurs les moins avertis, caricatural souvent, notamment dans le choix des noms de marque (TropBonne !!) mais aussi particulièrement à travers ce rappeur misogyne que l’héroïne idolâtre et défend à corps et à cris, s’essayant à des analyses profondes de ses textes qui vraiment, n’en méritent pas tant (mais je dois être vieille et ringarde !). J’ai trouvé au début que c’était drôle et exagéré, mais on se rend vite compte que ça ne l’est pas tant que ça, à mesure que des expressions (Bonjour mes licornes !) ou des personnages nous évoquent de vrais pratiques croisées dans nos pérégrinations instagrammesques quotidiennes, et le tout en devient assez pathétique…

A lire pour se détacher un peu de cet univers clownesque qu’est l’internet, que l’on prend souvent un peu trop au sérieux..


 

« Licorne » de Nora Sandor. Editions Gallimard. 212 pages. Date de parution : 04/2019.

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