La nuit avec ma femme, de Samuel Benchetrit

Capture d’écran . 2020-02-25 à 14.35.03

Ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. On connait l’histoire de Samuel et Marie, le diagnostic est facile : cœur déchiré. Mutilé par la mort atroce de l’être aimé. On imagine déjà l’organe rabougri, séché, dévitalisé. Il faut amputer, pour sûr, on ne guérit pas d’une telle lésion. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné.

Pourtant la nuit tombe, une nuit nouvelle, et Samuel est encore là. Marie aussi d’ailleurs, étonnée peut-être d’être ainsi convoquée par celui qu’elle avait fini d’aimer. Une décennie a passé, record du monde de vie en apnée. Face à elle, son premier amour, il suffoque. Et le reconnaît, mais refuse d’être réduit à elle, à sa mort ni à sa résurgence soudaine :

Tu viens d’arriver ? Je ne dormais pas vraiment. Mais je rêvais je crois. Et je cherchais mon souffle. Je l’ai perdu un jour. Tu sais où se cachent les souffles ? J’ai pris ceux d’autres. Greffes d’air. Mais c’est pas pareil tu sais. Le vent des autres n’est pas aussi pur et frais. J’ai chaud depuis. Depuis quoi ? Depuis toi ? Non. Tu n’es rien même si tu arrives des nuits. A peine l’ombre d’une brindille.

Je le disais, ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. Une brindille dans le cœur, c’est quelque chose tout de même. Et la nuit est parfaite pour triturer un cœur abîmé, alors notre homme plonge dans l’organe évanescent, pour débusquer ce corps étranger ô combien familier.

Dedans elle apparait, et son ombre qui se répand alentour. Marie est partout. Dans les jours d’avant et les jours d’après, dans cette nuit effroyable où l’autre homme l’a tuée, dans leur enfant sans mère et dans celle qui jouera son rôle, dans l’alphabet sur sa peau, dans les premières fois, avec ou sans elle, dans les jours qui s’égrènent, vides et pleins.

Marie est partout, mais très vite on comprend qu’elle n’est pas tout. Le cœur est là, béant, rempli d’elle et du reste, de douleur et de rires, de l’extraordinaire perte et de la banalité de la seconde qui suit. Et comme tout se mélange, comme tout est émouvant et tendre et joli. Le cœur est là, béant, et il palpite tant, malgré la brindille, grâce à la brindille, qu’on va la laisser là tout compte fait. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné. A la vie.

J’ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c’est que moi, je t’ai perdue. C’est parce que j’ai continué à vivre que je le sais. J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Je n’ai pas écouté une chanson sans me demander si elle te plairait. Et le soleil a changé, puisqu’il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c’est à ton absence que je dois de le savoir.

 

♥♥♥♥♥

Coup de cœur ! Il y a loin que je n’avais pas lu un livre d’une telle beauté. J’ai frémi à chaque mot, c’est énervé et délicat, une vraie merveille. Mais au-delà de la forme qui m’a conquise, le propos m’a agréablement surprise. C’est un livre sur l’amour bien plus qu’un livre sur la mort, un livre sur la vie bien plus que l’histoire d’un deuil.


 

« La nuit avec ma femme » de Samuel Benchetrit. Editions Plon. 200 pages. Date de parution : 08/2016.

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