Mes lectures

La nuit avec ma femme, de Samuel Benchetrit

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Ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. On connait l’histoire de Samuel et Marie, le diagnostic est facile : cœur déchiré. Mutilé par la mort atroce de l’être aimé. On imagine déjà l’organe rabougri, séché, dévitalisé. Il faut amputer, pour sûr, on ne guérit pas d’une telle lésion. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné.

Pourtant la nuit tombe, une nuit nouvelle, et Samuel est encore là. Marie aussi d’ailleurs, étonnée peut-être d’être ainsi convoquée par celui qu’elle avait fini d’aimer. Une décennie a passé, record du monde de vie en apnée. Face à elle, son premier amour, il suffoque. Et le reconnaît, mais refuse d’être réduit à elle, à sa mort ni à sa résurgence soudaine :

Tu viens d’arriver ? Je ne dormais pas vraiment. Mais je rêvais je crois. Et je cherchais mon souffle. Je l’ai perdu un jour. Tu sais où se cachent les souffles ? J’ai pris ceux d’autres. Greffes d’air. Mais c’est pas pareil tu sais. Le vent des autres n’est pas aussi pur et frais. J’ai chaud depuis. Depuis quoi ? Depuis toi ? Non. Tu n’es rien même si tu arrives des nuits. A peine l’ombre d’une brindille.

Je le disais, ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. Une brindille dans le cœur, c’est quelque chose tout de même. Et la nuit est parfaite pour triturer un cœur abîmé, alors notre homme plonge dans l’organe évanescent, pour débusquer ce corps étranger ô combien familier.

Dedans elle apparait, et son ombre qui se répand alentour. Marie est partout. Dans les jours d’avant et les jours d’après, dans cette nuit effroyable où l’autre homme l’a tuée, dans leur enfant sans mère et dans celle qui jouera son rôle, dans l’alphabet sur sa peau, dans les premières fois, avec ou sans elle, dans les jours qui s’égrènent, vides et pleins.

Marie est partout, mais très vite on comprend qu’elle n’est pas tout. Le cœur est là, béant, rempli d’elle et du reste, de douleur et de rires, de l’extraordinaire perte et de la banalité de la seconde qui suit. Et comme tout se mélange, comme tout est émouvant et tendre et joli. Le cœur est là, béant, et il palpite tant, malgré la brindille, grâce à la brindille, qu’on va la laisser là tout compte fait. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné. A la vie.

J’ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c’est que moi, je t’ai perdue. C’est parce que j’ai continué à vivre que je le sais. J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Je n’ai pas écouté une chanson sans me demander si elle te plairait. Et le soleil a changé, puisqu’il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c’est à ton absence que je dois de le savoir.

 

♥♥♥♥♥

Coup de cœur ! Il y a loin que je n’avais pas lu un livre d’une telle beauté. J’ai frémi à chaque mot, c’est énervé et délicat, une vraie merveille. Mais au-delà de la forme qui m’a conquise, le propos m’a agréablement surprise. C’est un livre sur l’amour bien plus qu’un livre sur la mort, un livre sur la vie bien plus que l’histoire d’un deuil.


 

« La nuit avec ma femme » de Samuel Benchetrit. Editions Plon. 200 pages. Date de parution : 08/2016.

Littérature jeunesse

La première fois que j’ai été deux, de Bertrand Jullien-Nogarède

La première fois que j'ai été deux - Bertrand JULLIEN-NOGAREDE (2)

Karen a l’âge où la vie brûle le ventre et le désir consume la peau. Mais depuis l’ancien presbytère où elle réside avec sa mère, coincé dans une banlieue morose, c’est son cerveau qui s’embrase d’un feu nourri par les échecs des femmes qui l’entourent. De sa prof de maths fraîchement larguée à sa copine Mélanie qui multiplie les conquêtes amoureuses sans lendemain, en passant par sa mère qui paye à coups d’antidépresseurs la désinvolture de sa jeunesse, c’est peu de dire que Karen ne croit pas en l’amour. Tous ces destins brisés forment dans sa tête un immense brasier, d’autant plus vif que les milliers de pages recouvrant les murs de sa « maison-livre », lubie maternelle, l’alimentent – la littérature est un excellent combustible. Ce feu l’aveugle-t-il ? Au contraire il l’éclaire et forge en elle la conviction profonde que la seule issue est de se réaliser seule, socle essentiel à toute construction future.

L’arrivée d’un jeune anglais dans la vie de Karen va pourtant venir bousculer ses certitudes. Il serait si tentant de s’abandonner à cette chaleur soudaine qui ne demande qu’à s’installer durablement au creux de ses entrailles. Pas dans sa tête, non, il s’agit là de son cœur, sensation inédite. Qui a connu les vertiges d’un amour fou la supplierait de céder à l’appel impérieux des sentiments, de s’oublier un peu dans ce bonheur tout neuf. Mais Karen s’est fait trop de promesses qu’elle ne peut trahir. L’amour peut-être, mais ne pas se perdre, ne pas s’oublier en chemin.

– Ce soir nous n’avons fait qu’un.

– Pour ma part, c’était plutôt la première fois que j’ai été deux.

♥♥

Quel joli roman ! Le personnage de Karen, abîmée par sa naissance et qui cherche à se réparer auprès du Dr Dreuf alors que son destin est déjà résolument balisé par son obstination à vivre (un sacré acte de résistance / résilience pour elle qui n’a pas été désirée !), est diablement attachant. La musique, la littérature, Londres, sont des personnages à part entière et insufflent à l’histoire de cet amour contrarié un rythme palpable et délicieux. La pirouette finale, inattendue bien que tout l’annonçait, est savoureuse. Vite la suite !

 


 

« La première fois que j’ai été deux » de Bertrand Jullien-Nogarède. Editions Flammarion jeunesse. 392 pages. Date de parution : 06/2018.

Mes lectures

Licorne, de Nora Sandor

 

Licorne - Nora Sandor
On avait tout imaginé sur 2020. Les voitures volantes, les vies extraterrestres, les robots et autres inventions épatantes qui faciliteraient nos vies et nous donneraient un vertige délicieux comme n’en connaîtraient jamais nos parents, enracinés dans des terres trop connues. On s’est offert le monde comme terrain de jeux, imaginant nos enfants le fouler de leurs petits sauts de puce d’abord, avant de le conquérir un jour, à grandes enjambées. On leur a ouvert une fenêtre sur le monde comme on installe une peinture exotique sur le mur du salon, persuadés de nourrir leur imaginaire et leur curiosité, certains de leur donner le goût de l’autre et de l’aventure. On les imaginait déjà, sac à dos sur l’épaule, nous lancer « je pars découvrir le monde ! » comme nous-mêmes avant criions à nos parents : « je vais faire un tour dans le quartier ! ». On leur a ouvert une fenêtre sur le monde, sachant pertinemment qu’ils l’enjamberaient rapido, l’argent de poche de la semaine leur suffisant à s’envoler pour des contrées toujours plus reculées.
On avait tout imaginé sur 2020. Mais soudain nos enfants ont escaladé la fenêtre, se sont postés sur son rebord confortable, et nous ont dit qu’ils voulaient vivre ici, à l’écart du vieux monde mais protégés du nouveau, dans cet entre-deux merveilleux et aseptisé où puisque rien n’existe, rien ne peut arriver. Rien, peut-être, sinon d’en tomber…

 

Maëla a 20 ans, étudie les lettres à l’université de Lorient, sans conviction aucune, travaillant en parallèle au Carrefour City du centre-ville. Aucun désir ni projet n’anime son quotidien rythmé par les mâchouillements intensifs de sa colocataire et les réprimandes de sa prof de fac dépitée par sa nonchalance. Le monde est si fade depuis sa Bretagne natale. Entre les conversations sans intérêt de ses collègues de travail et le vide intersidéral de sa vie amoureuse et amicale, elle se débat mollement dans l’ennui et la morosité. Rien ne bouge jamais pour elle, alors que la vie semble si passionnante ailleurs… Elle le sait, elle le voit sur les réseaux : la vraie vie est dans son écran de téléphone, dans les mouvements étudiants auxquels elle n’appartient pas, dans les photos de son ex postées par sa nouvelle petite copine, dans les publications des stars des réseaux aux millions d’abonnés.

Elle ne se sent proche que de Mowgli, son rappeur favori, qui lui conte une vie désenchantée dont elle seule perçoit la poétique. Accompagné de Baloo, son ours  des Carpates apprivoisé, symbole de sa grandeur et de son génie décalé, il chante les réseaux, faisant rimer « insta » avec « la première fois que tu mouillas », « snapchat » avec « mon cœur dans ta chatte ». Le fait que sa mère le méprise ne calme pas, bien au contraire,  la passion de Maëla qui étouffe sur le chemin convenu que sa génitrice lui a tracé.

Tout est si positif sur Instagram, si encourageant. La philosophie quotidienne qui s’y déploie est l’encouragement qu’elle ne trouve jamais dans sa famille, chez ses professeurs. Alors que l’extérieur la condamne, les réseaux l’invitent à se révéler, à croire en elle, à inventer sa vie. Alors elle s’attelle à alimenter chaque jour une identité virtuelle, qu’importe que ce soit, pour l’heure, dans l’indifférence générale.

Quand Mowgli propose un concours permettant à l’un de ses abonnés de figurer dans son prochain clip, Maëla participe pleine d’espoir et voit son compte sortir brutalement de l’anonymat lorsque la rappeur la choisit. En quelques heures, des milliers de followers débarquent sur sa page, curieux et jaloux de celle qui a gagné. Elle se sent enfin reconnue à sa juste valeur, et s’étonne que le reste du monde reste imperméable à son succès. Le monde extérieur lui semble tellement factice, loin de sa vérité.

Personne, se dit Maëla, ne l’observait avec un intérêt nouveau – personne ne la suivait donc sur Instagram, personne ne savait ! La classe entière vivait dans une réalité parallèle, dans laquelle le bol de céréales reposté par Mowgli n’existait pas.

Ce n’est pas elle qui vit dans du préfabriqué, mais bien les autres qui vivent dans l’ignorance. Elle pense à la révolte étudiante qu’elle suivait en direct sur Periscope, deux ans auparavant, tellement réelle, palpable, et dont les images ont disparu en même temps que l’application.

Il faut se donner à voir, pour exister.

Alors Maëla donne tout ce qu’elle n’est pas, pour le faire germer sur ce terrain artificiel mais fertile. Elle écume les lieux huppés, s’habille chez TropBonne, la marque à la mode, se peinturlure de MaChérie comme un uniforme requis. Et comme cela coûte cher, elle fait un premier, puis un second crédit.

Ca marche, en effet. Elle commence à être démarchée par les marques, on lui propose des partenariats. Elle savait bien qu’internet lui permettrait de modeler un monde à sa mesure. Il lui avait suffi d’y croire. Invitée à une soirée par la marque, elle touche enfin du bout des doigts son rêve de côtoyer les youtubeurs célèbres qu’elle suit à longueur d’année : BelleBeauté et BodyMax.

A Paris, pourtant, son rêve s’égratigne, écorché par la réalité : en vrai, les robes se déchirent, les talons entaillent les pieds et le moral, les boucles s’écrasent et les rues sentent mauvais.

Avait-elle vraiment besoin de voir le monde dans la vie réelle, s’il palpitait vrai et détaillé sur internet ?

Mais comment y renoncer ? Comment ne pas succomber au charme de BodyMax, qui façon 2.0 lui propose l’engagement suprême : « J’aimerais faire une vidéo YouTube avec toi. » Propulsée par la médiatisation de sa romance avec la star du fitness, ce sont bientôt des centaines de milliers d’abonnés qui déferlent sur son compte. Qu’elle se sente à sa place est accessoire. Elle est une icône, et les icônes ne parlent pas.

Mais parfois elles écrivent. Un post fatal, brutal, au milieu de la nuit, qui va tout faire basculer.

Et parfois les icônes brûlent, sous les yeux des fidèles excités…

♥♥

Nora Sandor livre avec « Licorne » un premier roman savoureux sur les dérives de notre époque. Dans un langage hyper moderne qui laissera sur le carreau les lecteurs les moins avertis, caricatural souvent, notamment dans le choix des noms de marque (TropBonne !!) mais aussi particulièrement à travers ce rappeur misogyne que l’héroïne idolâtre et défend à corps et à cris, s’essayant à des analyses profondes de ses textes qui vraiment, n’en méritent pas tant (mais je dois être vieille et ringarde !). J’ai trouvé au début que c’était drôle et exagéré, mais on se rend vite compte que ça ne l’est pas tant que ça, à mesure que des expressions (Bonjour mes licornes !) ou des personnages nous évoquent de vrais pratiques croisées dans nos pérégrinations instagrammesques quotidiennes, et le tout en devient assez pathétique…

A lire pour se détacher un peu de cet univers clownesque qu’est l’internet, que l’on prend souvent un peu trop au sérieux..


 

« Licorne » de Nora Sandor. Editions Gallimard. 212 pages. Date de parution : 04/2019.

Mes lectures

Girl, de Edna O’Brien

Girl - Edna O'BRIEN

Elles étaient 276. Ca fait beaucoup de douleurs contenues dans une seule brève, beaucoup de destins catapultés en une seule nuit. Je me souviens de l’annonce des journaux, de mon incrédulité face à ce nombre terrible. 276 comme autant de lycéennes enlevées le 14 avril 2014, à Chibok au Nigéria, alors qu’elles étaient réunies pour passer un examen de sciences, parce qu’elles étaient réunies pour passer un examen de sciences. Par cet acte spectaculaire, Boko Haram, dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », s’assurait une propagande internationale en même temps que des appâts pour ses futures recrues. Edna O’Brien, immense autrice de 88 ans, s’est glissée dans la peau d’une des jeunes victimes pour nous livrer, à la première personne, son cri puissant et obstiné.

 

Mais alors que le titre nous invitait à suivre une jeune femme, la première phrase met brutalement fin à ce projet, nous entraînant avec force dans la chute annoncée de l’héroïne, nous réduisant à la suivre sur le douloureux chemin de sa perte d’humanité :

J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier.

Ainsi commence le récit de cette fille qui n’en est plus. Une phrase et nous voilà entrainés dans un puits sans fond où seule l’obscurité règne. Une phrase, et la fille devient animal, ou peut-être l’a-t-elle toujours été.

Les premières pages sont dures, violentes, barbares. On voudrait refermer le livre aussi sec, mais on se souvient : 276. Allons-nous une fois de plus détourner le regard, alors que nos sœurs crient ? Le titre prend un tout autre sens soudain : cette « girl » de la couverture, c’est nous !  Maryam n’existe pas, il n’y a que des femmes, toutes jumelles, toutes victimes. Car c’est bien sa condition de femme qui l’a conduite à marcher sous la lune vers son destin tragique. Comme Bakhita, Hawa, Elira, Malala, et toutes ses héroïnes soumises à une tyrannie toujours masculine.

Le calvaire de Maryam s’inscrit sur son jeune corps dont les vautours se repaissent, indifférents à sa douleur. Autour d’elle, certaines meurent, mais Maryam résiste. Dans ses prières, elle ne demande pas qu’on la sauve mais supplie Dieu de lui faire oublier les jours trop doux d’avant, qui s’installent dans son cœur en miettes et menacent de le faire exploser.

Je demande à Dieu, s’il te plaît, ne me donne plus de rêves. Efface tout. Vide-moi de tout ce qui a été. »

Un jour de pluie, souillée par les hommes qui l’ont une fois de plus violée, elle remerciera le ciel de la laver de cette barbarie. Car « Girl » est le roman de l’espoir, et une lutte incroyable pour la vie.

A l’image de ce petit être qui s’accroche à ses seins et qu’elle appelle Babby. Elle lui souffle :

Je ne suis pas assez grande pour être ta mère.

Elle l’est pourtant, suite à son mariage forcé. Elle l’est quand, parvenant à s’échapper du camp qui les retient, elle se retrouve seule avec son enfant, fugitives dans l’étouffante forêt, espérant trouver de l’aide mais sachant que la moindre rencontre pourrait leur être fatale. Elle l’est quand elle retrouve enfin sa famille, mais que celle-ci la rejette, à cause de cette enfant qui fait d’elle, à jamais, une « femme du bush ».

« Girl » est bel et bien le cri d’une combattante, d’une jeune fille en vie en dépit de la folie des hommes. Un cri glaçant mais résolument optimiste, parce que porté par une incroyable personne de 88 ans au talent fou et à l’engagement stupéfiant. Il ne s’abandonne jamais au sentimentalisme mais dessine avec finesse les chemins tortueux vers la liberté.

 

Et ces mots qui me hantent, malgré tout :

Je vois un monde d’hommes, tant d’hommes, à vélo, conduisant des chèvres, portant des marchandises sur la tête, tous absorbés par une corvée ou une autre et ne me prêtant aucune attention. Oui, j’ai peur d’eux. J’ai peur de ce qu’ils pourraient me faire. »

 


 

« Girl » de Edna O’Brien. Sabine Wespieser Editeur. 250 pages. Date de parution : 09/2019.

Mes lectures

Amours solitaires, de Morgane Ortin

Amours solitaires - Morgane ORTIN
Il était une ou deux heures du matin, je n’avais pas sommeil et mon bouquin en cours était dans la voiture. Léger blues comme la nuit sait en faire naître, quand mes yeux se posent sur les « amours solitaires » de Morgane Ortin. Je connais bien le projet de l’auteure, que je suis depuis plusieurs mois sur Instagram, né de son besoin impérieux de conserver les mots doux qui dormaient, esseulés, dans son téléphone, voués à une disparition certaine. Le compte dédié, désormais suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes, donne aujourd’hui la parole à des amoureux anonymes dont les échanges participent ensemble à ce que Morgane Ortin appelle « la révolution de l’amour ».
Dans ce livre, ce sont 278 de ces contributions qu’elle a mis bout à bout pour composer une histoire d’amour singulière, bien que  semblable à toute autre.

 

Ils n’ont pas de prénom puisqu’ils en portent trop. Ou peut-être parce que la modernité ne s’encombre pas de cet artifice. Les lettres usaient de petits noms, de titres, d’apostrophes, mais pas les SMS, qui hèlent directement le destinataire de l’objet même qui les a fait naitre. On s’interpelle de propositions plus ou moins décentes :

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de questions plus ou moins cruciales :

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ou encore :

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On peut bien tout autant attaquer avec des silences, même, quand une mauvaise manipulation en décide ainsi. Tout est prétexte à se dire, à se confier ainsi que son attachement naissant.

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En effet ils n’ont pas de prénom, mais très vite on les connait, on les devine, à travers les musiques qu’ils partagent, à travers les citations qu’ils s’envoient : Flaubert, Nabokov, encore Nabokov. A travers leurs silences, leurs hésitations. A travers l’amour qui naîtra bientôt, cet amour passionnel qui les brûle comme une flamme qu’ils se renvoient l’un à l’autre dans un ballet hésitant, qu’ils se renvoient du bout des doigts et à armes inégales, différemment échaudés qu’ils furent par leurs précédentes relations.

Depuis l’échange des numéros un soir de janvier, à l’impérieuse nécessité du choix un an et demi plus tard,  c’est au destin d’un couple que l’on assiste émerveillés d’abord, affectés ensuite par son développement cruel et inévitable. Un destin en 9 chapitres comme autant d’étapes essentielles pour que deux âmes solitaires puissent se fondre en une sans s’abandonner en chemin.


J’ai dévoré avec passion les 284 pages qui racontent les étapes d’un amour dévorant. Comme c’est bon de lire ces mots habiles, fins, leur retenue parfois, leur exaltation a d’autres. C’est doux, c’est fort, c’est juste. Il se lit très vite, mais en faisant suffisamment durer les soupirs entre chaque page, vous devriez réussir à faire durer le plaisir juste suffisamment pour atteindre cet état de plénitude que l’on ressent après l’amour.

« Amours solitaires » de Morgane Ortin. Editions Albin Michel. 290 pages. Date de parution : 10/2018.

Mes lectures

Point cardinal, de Léonor de Récondo

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Comme tous les samedis avant 20h, sur le parking d’un supermarché de province, la voix de Mélody Gardot résonne. A l’abri des regards, Mathilda ôte doucement ses habits de lumière. Elle a dansé trois heures durant, s’abandonnant tout entière à cette part d’elle qui n’éclot qu’une fois par semaine sous les lumières brûlantes du Zanzi.  Dans un rituel minuté et précis, elle retire fards, mascara, faux cils, fait glisser sa robe de soie, ses bas, ses dessous satinés. Elle s’extrait douloureusement de ce costume parfait, plus seyant même que sa propre peau, et en enfilant son jogging redevient Laurent,  l’homme à la vie bien rangée qu’il a toujours été.

 


 

Laurent est marié à son premier amour, rencontrée au lycée, il travaille dans une grande entreprise, est père de deux enfants. Sa vie est un exemple de stabilité, pourtant intérieurement, il brûle. Car depuis toujours, il le sait, il est une femme.

Parce que son malaise persistant dans les vestiaires de foot ;

Parce que les heures passées dans les placards de sa mère, dans les tiroirs de sa femme, à caresser l’étoffe, à imaginer la caresse délicieuse sur sa peau ;

Parce que les poils sur son corps, qu’il épile un à un.

 

J’ai lutté. Je lutte encore pour croire que je suis l’homme que vous voyez. Mais ça résiste dedans, ça résiste tellement que ça sort parfois.

 

Pourtant Laurent ne souhaite pas ébruiter ses doutes, ses fantasmes, et s’il se permet de laisser de la place à Mathilda trois petites heures dans la semaine, celle-ci n’est qu’un exutoire qu’il se permet pour mieux donner le change le reste du temps. C’est son secret bien gardé, presque irréel puisqu’il n’en parle pas, sinon avec Cynthia, son amie transsexuelle assumée et expérimentée qui l’accompagne dans ses virées du samedi. Or c’est bien de nommer les choses qui les fait exister :

 

Elle avait fini un de ses messages par : Tu n’es pas seule, Laurent. En lisant la terminaison de « seule », Laurent avait pleuré. Cynthia l’avait mis en mots.

A la maison, Laurent est un père impeccable, un mari respectueux que les autres jalousent inévitablement. Il aime sa femme, Solange, d’une tendresse folle et sincère, ainsi que ses enfants qui ont fait de lui un père, caractéristique essentielle qui lui fait supporter, sinon apprécier, sa condition d’homme.

Mais lorsque sa femme découvre un cheveu de sa perruque coincé sous le lit conjugal, c’est tout son monde de faux-semblant qui s’écroule, l’obligeant à assumer une fois pour toutes ses troubles identitaires.

Laurent va alors se lancer dans une quête éperdue d’authenticité, à la recherche de lui-même, quitte à égratigner au passage sa famille bouleversée. On assiste à la mue d’un être, déterminé désormais à aller au bout du processus, jusqu’à l’opération, jusqu’à devenir autre entièrement, jusqu’à devenir Elle, véritablement. Mais on assiste aussi au sacrifice des autres, de ceux qui restent sur le bord de la route, spectateurs impuissants. Du désarroi de Solange, l’épouse dévouée, à la révolte de Thomas, l’adolescent rebelle, en passant par la compassion de Claire, jeune fille obnubilée par le besoin de comprendre, se joue le ballet des émotions de chacun des protagonistes, tous percutés de plein fouet par la violence de ce changement gigantesque et brutal. Qui a raison, qui a tort ? On s’en moque, tant la vérité des sentiments de chacun est justement amenée par l’auteure.

 


Ce livre se lit en un souffle, mais quelle puissance ! Je l’ai trouvé admirablement mené, et d’une grande délicatesse. J’ai trouvé l’auteure très juste dans sa représentation du parcours d’un homme transsexuel, parcours personnel, intime, mais dont les répercussions sur l’entourage sont dévastatrices inévitablement et en cela vraiment intéressantes à questionner. On se demande forcément ce que l’on ferait, confronté à la même situation.  Je n’aurais pas la grandeur d’âme de Solange, la colère me rongerait beaucoup trop… Personnellement, j’ai eu souvent envie, au cours de ma lecture, d’interpeller le héros pour lui dire de se calmer, d’y aller mollo, de préserver sa famille. J’aurais aimé qu’il prenne davantage de précautions pour les amener vers sa transition, et même si je comprends l’absolue nécessité de la quête identitaire, j’ai eu du mal à me convaincre de son impérieuse prévalence sur les états d’âme des gens qui nous aiment. Pourtant Laurent, Lauren, m’apporte sa réponse, évidente. Comment saisir ce qui reste quand on est soi-même entièrement dans l’inconnu, dans un entre-deux impossible à définir ? :

 

Les mots n’existent pas. Alors, je me tais et je me transforme.

 

« Point cardinal » de Léonor de Récondo. Sabine Wespieser Editeur. 224 pages. Date de parution : 08/2017.

Mes lectures

Lait et miel, de Rupi Kaur

Petit prince des réseaux sociaux, cet ouvrage largement plébiscité ces derniers mois, best-seller du New York Times, n’est pas passé inaperçu. Sa couverture noire satinée, son titre si doux et les commentaires élogieux l’accompagnant n’ont pas manqué de m’interpeller.

Mais je suis ainsi faite que lorsqu’un livre fait le buzz, mes défenses naturelles se déploient. Par automatisme, je fuis – cela me causera certainement des pertes déplorables, j’en suis bien consciente. Ainsi, point de tresse, nulle amie prodigieuse, aucune nuance de gris n’ont pour l’instant franchi la barrière invisible de mon chez-moi livresque. J’aime qu’un livre vienne à moi, je voue une véritable adoration aux minuscules hasards qui font qu’un livre, un auteur croise notre chemin à un moment précis de nos vies. Aussi je ne supporte pas qu’on me le mette dans les mains de force, me privant de la grâce de la rencontre.

A le feuilleter chez mon libraire pourtant, j’ai immédiatement succombé au charme simple de l’objet. Je l’ai acheté et offert, puis j’ai prié très fort pour qu’une personne aimante le dépose sous le sapin à mon intention (comme je prie à voix haute, en des moments subtilement choisis, ma prière fut, alléluia, exaucée).


Ce livre est un recueil de poèmes en prose écrit par une jeune femme de 21 ans dont il est le premier ouvrage. Il ressemble à la retranscription d’un carnet de notes sur lequel elle aurait griffonné ses pensées les plus intimes, ses pensées de femme, personnelles et collectives pourtant.

Les vers se succèdent, sans ponctuation ni majuscule, comme jetés sur le papier dans l’urgence du dire. On croit lire un journal intime mais très vite l’auteure interpelle le lecteur, le prend à témoin, lui offre directement ses mots précieux, conférant à ses écrits une dimension bien plus grande que le cadre de pensée d’une jeune adulte en questionnement.

Certaines pages (mais si peu) sont des maximes banales, entendues. La plupart sont si bien tournées que sous leur apparente simplicité, elles nous percutent par leur puissance. A travers quatre chapitres : souffrir, aimer, rompre, guérir, il est question d’émancipation féminine, de confiance en soi, d’amour de soi et de liberté.

Quelle douce caresse que ce livre. On le lit d’une traite et on le serre contre son cœur à son issue, se demandant à laquelle de ses amies on va pouvoir l’offrir. Lait et miel le bien nommé, il ne se lit pas, il se boit. Avidement, délicieusement. Ce n’est pas un livre c’est de la nourriture pour l’âme.

 » Lait et miel » de Rupi Kaur. Editions Charleston.

208 pages. Date de publication en France: 22/09/2017.