Mes lectures

La nuit avec ma femme, de Samuel Benchetrit

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Ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. On connait l’histoire de Samuel et Marie, le diagnostic est facile : cœur déchiré. Mutilé par la mort atroce de l’être aimé. On imagine déjà l’organe rabougri, séché, dévitalisé. Il faut amputer, pour sûr, on ne guérit pas d’une telle lésion. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné.

Pourtant la nuit tombe, une nuit nouvelle, et Samuel est encore là. Marie aussi d’ailleurs, étonnée peut-être d’être ainsi convoquée par celui qu’elle avait fini d’aimer. Une décennie a passé, record du monde de vie en apnée. Face à elle, son premier amour, il suffoque. Et le reconnaît, mais refuse d’être réduit à elle, à sa mort ni à sa résurgence soudaine :

Tu viens d’arriver ? Je ne dormais pas vraiment. Mais je rêvais je crois. Et je cherchais mon souffle. Je l’ai perdu un jour. Tu sais où se cachent les souffles ? J’ai pris ceux d’autres. Greffes d’air. Mais c’est pas pareil tu sais. Le vent des autres n’est pas aussi pur et frais. J’ai chaud depuis. Depuis quoi ? Depuis toi ? Non. Tu n’es rien même si tu arrives des nuits. A peine l’ombre d’une brindille.

Je le disais, ce n’est pas un livre, c’est de la chirurgie. Une brindille dans le cœur, c’est quelque chose tout de même. Et la nuit est parfaite pour triturer un cœur abîmé, alors notre homme plonge dans l’organe évanescent, pour débusquer ce corps étranger ô combien familier.

Dedans elle apparait, et son ombre qui se répand alentour. Marie est partout. Dans les jours d’avant et les jours d’après, dans cette nuit effroyable où l’autre homme l’a tuée, dans leur enfant sans mère et dans celle qui jouera son rôle, dans l’alphabet sur sa peau, dans les premières fois, avec ou sans elle, dans les jours qui s’égrènent, vides et pleins.

Marie est partout, mais très vite on comprend qu’elle n’est pas tout. Le cœur est là, béant, rempli d’elle et du reste, de douleur et de rires, de l’extraordinaire perte et de la banalité de la seconde qui suit. Et comme tout se mélange, comme tout est émouvant et tendre et joli. Le cœur est là, béant, et il palpite tant, malgré la brindille, grâce à la brindille, qu’on va la laisser là tout compte fait. On n’est pas médecins mais on est formels, Monsieur Benchetrit, vous êtes condamné. A la vie.

J’ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c’est que moi, je t’ai perdue. C’est parce que j’ai continué à vivre que je le sais. J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Je n’ai pas écouté une chanson sans me demander si elle te plairait. Et le soleil a changé, puisqu’il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c’est à ton absence que je dois de le savoir.

 

♥♥♥♥♥

Coup de cœur ! Il y a loin que je n’avais pas lu un livre d’une telle beauté. J’ai frémi à chaque mot, c’est énervé et délicat, une vraie merveille. Mais au-delà de la forme qui m’a conquise, le propos m’a agréablement surprise. C’est un livre sur l’amour bien plus qu’un livre sur la mort, un livre sur la vie bien plus que l’histoire d’un deuil.


 

« La nuit avec ma femme » de Samuel Benchetrit. Editions Plon. 200 pages. Date de parution : 08/2016.

Littérature jeunesse

La première fois que j’ai été deux, de Bertrand Jullien-Nogarède

La première fois que j'ai été deux - Bertrand JULLIEN-NOGAREDE (2)

Karen a l’âge où la vie brûle le ventre et le désir consume la peau. Mais depuis l’ancien presbytère où elle réside avec sa mère, coincé dans une banlieue morose, c’est son cerveau qui s’embrase d’un feu nourri par les échecs des femmes qui l’entourent. De sa prof de maths fraîchement larguée à sa copine Mélanie qui multiplie les conquêtes amoureuses sans lendemain, en passant par sa mère qui paye à coups d’antidépresseurs la désinvolture de sa jeunesse, c’est peu de dire que Karen ne croit pas en l’amour. Tous ces destins brisés forment dans sa tête un immense brasier, d’autant plus vif que les milliers de pages recouvrant les murs de sa « maison-livre », lubie maternelle, l’alimentent – la littérature est un excellent combustible. Ce feu l’aveugle-t-il ? Au contraire il l’éclaire et forge en elle la conviction profonde que la seule issue est de se réaliser seule, socle essentiel à toute construction future.

L’arrivée d’un jeune anglais dans la vie de Karen va pourtant venir bousculer ses certitudes. Il serait si tentant de s’abandonner à cette chaleur soudaine qui ne demande qu’à s’installer durablement au creux de ses entrailles. Pas dans sa tête, non, il s’agit là de son cœur, sensation inédite. Qui a connu les vertiges d’un amour fou la supplierait de céder à l’appel impérieux des sentiments, de s’oublier un peu dans ce bonheur tout neuf. Mais Karen s’est fait trop de promesses qu’elle ne peut trahir. L’amour peut-être, mais ne pas se perdre, ne pas s’oublier en chemin.

– Ce soir nous n’avons fait qu’un.

– Pour ma part, c’était plutôt la première fois que j’ai été deux.

♥♥

Quel joli roman ! Le personnage de Karen, abîmée par sa naissance et qui cherche à se réparer auprès du Dr Dreuf alors que son destin est déjà résolument balisé par son obstination à vivre (un sacré acte de résistance / résilience pour elle qui n’a pas été désirée !), est diablement attachant. La musique, la littérature, Londres, sont des personnages à part entière et insufflent à l’histoire de cet amour contrarié un rythme palpable et délicieux. La pirouette finale, inattendue bien que tout l’annonçait, est savoureuse. Vite la suite !

 


 

« La première fois que j’ai été deux » de Bertrand Jullien-Nogarède. Editions Flammarion jeunesse. 392 pages. Date de parution : 06/2018.

Mes lectures

Amours solitaires, de Morgane Ortin

Amours solitaires - Morgane ORTIN
Il était une ou deux heures du matin, je n’avais pas sommeil et mon bouquin en cours était dans la voiture. Léger blues comme la nuit sait en faire naître, quand mes yeux se posent sur les « amours solitaires » de Morgane Ortin. Je connais bien le projet de l’auteure, que je suis depuis plusieurs mois sur Instagram, né de son besoin impérieux de conserver les mots doux qui dormaient, esseulés, dans son téléphone, voués à une disparition certaine. Le compte dédié, désormais suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes, donne aujourd’hui la parole à des amoureux anonymes dont les échanges participent ensemble à ce que Morgane Ortin appelle « la révolution de l’amour ».
Dans ce livre, ce sont 278 de ces contributions qu’elle a mis bout à bout pour composer une histoire d’amour singulière, bien que  semblable à toute autre.

 

Ils n’ont pas de prénom puisqu’ils en portent trop. Ou peut-être parce que la modernité ne s’encombre pas de cet artifice. Les lettres usaient de petits noms, de titres, d’apostrophes, mais pas les SMS, qui hèlent directement le destinataire de l’objet même qui les a fait naitre. On s’interpelle de propositions plus ou moins décentes :

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de questions plus ou moins cruciales :

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ou encore :

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On peut bien tout autant attaquer avec des silences, même, quand une mauvaise manipulation en décide ainsi. Tout est prétexte à se dire, à se confier ainsi que son attachement naissant.

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En effet ils n’ont pas de prénom, mais très vite on les connait, on les devine, à travers les musiques qu’ils partagent, à travers les citations qu’ils s’envoient : Flaubert, Nabokov, encore Nabokov. A travers leurs silences, leurs hésitations. A travers l’amour qui naîtra bientôt, cet amour passionnel qui les brûle comme une flamme qu’ils se renvoient l’un à l’autre dans un ballet hésitant, qu’ils se renvoient du bout des doigts et à armes inégales, différemment échaudés qu’ils furent par leurs précédentes relations.

Depuis l’échange des numéros un soir de janvier, à l’impérieuse nécessité du choix un an et demi plus tard,  c’est au destin d’un couple que l’on assiste émerveillés d’abord, affectés ensuite par son développement cruel et inévitable. Un destin en 9 chapitres comme autant d’étapes essentielles pour que deux âmes solitaires puissent se fondre en une sans s’abandonner en chemin.


J’ai dévoré avec passion les 284 pages qui racontent les étapes d’un amour dévorant. Comme c’est bon de lire ces mots habiles, fins, leur retenue parfois, leur exaltation a d’autres. C’est doux, c’est fort, c’est juste. Il se lit très vite, mais en faisant suffisamment durer les soupirs entre chaque page, vous devriez réussir à faire durer le plaisir juste suffisamment pour atteindre cet état de plénitude que l’on ressent après l’amour.

« Amours solitaires » de Morgane Ortin. Editions Albin Michel. 290 pages. Date de parution : 10/2018.

Mes lectures

Point cardinal, de Léonor de Récondo

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Comme tous les samedis avant 20h, sur le parking d’un supermarché de province, la voix de Mélody Gardot résonne. A l’abri des regards, Mathilda ôte doucement ses habits de lumière. Elle a dansé trois heures durant, s’abandonnant tout entière à cette part d’elle qui n’éclot qu’une fois par semaine sous les lumières brûlantes du Zanzi.  Dans un rituel minuté et précis, elle retire fards, mascara, faux cils, fait glisser sa robe de soie, ses bas, ses dessous satinés. Elle s’extrait douloureusement de ce costume parfait, plus seyant même que sa propre peau, et en enfilant son jogging redevient Laurent,  l’homme à la vie bien rangée qu’il a toujours été.

 


 

Laurent est marié à son premier amour, rencontrée au lycée, il travaille dans une grande entreprise, est père de deux enfants. Sa vie est un exemple de stabilité, pourtant intérieurement, il brûle. Car depuis toujours, il le sait, il est une femme.

Parce que son malaise persistant dans les vestiaires de foot ;

Parce que les heures passées dans les placards de sa mère, dans les tiroirs de sa femme, à caresser l’étoffe, à imaginer la caresse délicieuse sur sa peau ;

Parce que les poils sur son corps, qu’il épile un à un.

 

J’ai lutté. Je lutte encore pour croire que je suis l’homme que vous voyez. Mais ça résiste dedans, ça résiste tellement que ça sort parfois.

 

Pourtant Laurent ne souhaite pas ébruiter ses doutes, ses fantasmes, et s’il se permet de laisser de la place à Mathilda trois petites heures dans la semaine, celle-ci n’est qu’un exutoire qu’il se permet pour mieux donner le change le reste du temps. C’est son secret bien gardé, presque irréel puisqu’il n’en parle pas, sinon avec Cynthia, son amie transsexuelle assumée et expérimentée qui l’accompagne dans ses virées du samedi. Or c’est bien de nommer les choses qui les fait exister :

 

Elle avait fini un de ses messages par : Tu n’es pas seule, Laurent. En lisant la terminaison de « seule », Laurent avait pleuré. Cynthia l’avait mis en mots.

A la maison, Laurent est un père impeccable, un mari respectueux que les autres jalousent inévitablement. Il aime sa femme, Solange, d’une tendresse folle et sincère, ainsi que ses enfants qui ont fait de lui un père, caractéristique essentielle qui lui fait supporter, sinon apprécier, sa condition d’homme.

Mais lorsque sa femme découvre un cheveu de sa perruque coincé sous le lit conjugal, c’est tout son monde de faux-semblant qui s’écroule, l’obligeant à assumer une fois pour toutes ses troubles identitaires.

Laurent va alors se lancer dans une quête éperdue d’authenticité, à la recherche de lui-même, quitte à égratigner au passage sa famille bouleversée. On assiste à la mue d’un être, déterminé désormais à aller au bout du processus, jusqu’à l’opération, jusqu’à devenir autre entièrement, jusqu’à devenir Elle, véritablement. Mais on assiste aussi au sacrifice des autres, de ceux qui restent sur le bord de la route, spectateurs impuissants. Du désarroi de Solange, l’épouse dévouée, à la révolte de Thomas, l’adolescent rebelle, en passant par la compassion de Claire, jeune fille obnubilée par le besoin de comprendre, se joue le ballet des émotions de chacun des protagonistes, tous percutés de plein fouet par la violence de ce changement gigantesque et brutal. Qui a raison, qui a tort ? On s’en moque, tant la vérité des sentiments de chacun est justement amenée par l’auteure.

 


Ce livre se lit en un souffle, mais quelle puissance ! Je l’ai trouvé admirablement mené, et d’une grande délicatesse. J’ai trouvé l’auteure très juste dans sa représentation du parcours d’un homme transsexuel, parcours personnel, intime, mais dont les répercussions sur l’entourage sont dévastatrices inévitablement et en cela vraiment intéressantes à questionner. On se demande forcément ce que l’on ferait, confronté à la même situation.  Je n’aurais pas la grandeur d’âme de Solange, la colère me rongerait beaucoup trop… Personnellement, j’ai eu souvent envie, au cours de ma lecture, d’interpeller le héros pour lui dire de se calmer, d’y aller mollo, de préserver sa famille. J’aurais aimé qu’il prenne davantage de précautions pour les amener vers sa transition, et même si je comprends l’absolue nécessité de la quête identitaire, j’ai eu du mal à me convaincre de son impérieuse prévalence sur les états d’âme des gens qui nous aiment. Pourtant Laurent, Lauren, m’apporte sa réponse, évidente. Comment saisir ce qui reste quand on est soi-même entièrement dans l’inconnu, dans un entre-deux impossible à définir ? :

 

Les mots n’existent pas. Alors, je me tais et je me transforme.

 

« Point cardinal » de Léonor de Récondo. Sabine Wespieser Editeur. 224 pages. Date de parution : 08/2017.