Mes lectures

Amours solitaires, de Morgane Ortin

Amours solitaires - Morgane ORTIN
Il était une ou deux heures du matin, je n’avais pas sommeil et mon bouquin en cours était dans la voiture. Léger blues comme la nuit sait en faire naître, quand mes yeux se posent sur les « amours solitaires » de Morgane Ortin. Je connais bien le projet de l’auteure, que je suis depuis plusieurs mois sur Instagram, né de son besoin impérieux de conserver les mots doux qui dormaient, esseulés, dans son téléphone, voués à une disparition certaine. Le compte dédié, désormais suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes, donne aujourd’hui la parole à des amoureux anonymes dont les échanges participent ensemble à ce que Morgane Ortin appelle « la révolution de l’amour ».
Dans ce livre, ce sont 278 de ces contributions qu’elle a mis bout à bout pour composer une histoire d’amour singulière, bien que  semblable à toute autre.

 

Ils n’ont pas de prénom puisqu’ils en portent trop. Ou peut-être parce que la modernité ne s’encombre pas de cet artifice. Les lettres usaient de petits noms, de titres, d’apostrophes, mais pas les SMS, qui hèlent directement le destinataire de l’objet même qui les a fait naitre. On s’interpelle de propositions plus ou moins décentes :

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de questions plus ou moins cruciales :

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ou encore :

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On peut bien tout autant attaquer avec des silences, même, quand une mauvaise manipulation en décide ainsi. Tout est prétexte à se dire, à se confier ainsi que son attachement naissant.

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En effet ils n’ont pas de prénom, mais très vite on les connait, on les devine, à travers les musiques qu’ils partagent, à travers les citations qu’ils s’envoient : Flaubert, Nabokov, encore Nabokov. A travers leurs silences, leurs hésitations. A travers l’amour qui naîtra bientôt, cet amour passionnel qui les brûle comme une flamme qu’ils se renvoient l’un à l’autre dans un ballet hésitant, qu’ils se renvoient du bout des doigts et à armes inégales, différemment échaudés qu’ils furent par leurs précédentes relations.

Depuis l’échange des numéros un soir de janvier, à l’impérieuse nécessité du choix un an et demi plus tard,  c’est au destin d’un couple que l’on assiste émerveillés d’abord, affectés ensuite par son développement cruel et inévitable. Un destin en 9 chapitres comme autant d’étapes essentielles pour que deux âmes solitaires puissent se fondre en une sans s’abandonner en chemin.


J’ai dévoré avec passion les 284 pages qui racontent les étapes d’un amour dévorant. Comme c’est bon de lire ces mots habiles, fins, leur retenue parfois, leur exaltation a d’autres. C’est doux, c’est fort, c’est juste. Il se lit très vite, mais en faisant suffisamment durer les soupirs entre chaque page, vous devriez réussir à faire durer le plaisir juste suffisamment pour atteindre cet état de plénitude que l’on ressent après l’amour.

« Amours solitaires » de Morgane Ortin. Editions Albin Michel. 290 pages. Date de parution : 10/2018.

Mes lectures

Point cardinal, de Léonor de Récondo

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Comme tous les samedis avant 20h, sur le parking d’un supermarché de province, la voix de Mélody Gardot résonne. A l’abri des regards, Mathilda ôte doucement ses habits de lumière. Elle a dansé trois heures durant, s’abandonnant tout entière à cette part d’elle qui n’éclot qu’une fois par semaine sous les lumières brûlantes du Zanzi.  Dans un rituel minuté et précis, elle retire fards, mascara, faux cils, fait glisser sa robe de soie, ses bas, ses dessous satinés. Elle s’extrait douloureusement de ce costume parfait, plus seyant même que sa propre peau, et en enfilant son jogging redevient Laurent,  l’homme à la vie bien rangée qu’il a toujours été.

 


 

Laurent est marié à son premier amour, rencontrée au lycée, il travaille dans une grande entreprise, est père de deux enfants. Sa vie est un exemple de stabilité, pourtant intérieurement, il brûle. Car depuis toujours, il le sait, il est une femme.

Parce que son malaise persistant dans les vestiaires de foot ;

Parce que les heures passées dans les placards de sa mère, dans les tiroirs de sa femme, à caresser l’étoffe, à imaginer la caresse délicieuse sur sa peau ;

Parce que les poils sur son corps, qu’il épile un à un.

 

J’ai lutté. Je lutte encore pour croire que je suis l’homme que vous voyez. Mais ça résiste dedans, ça résiste tellement que ça sort parfois.

 

Pourtant Laurent ne souhaite pas ébruiter ses doutes, ses fantasmes, et s’il se permet de laisser de la place à Mathilda trois petites heures dans la semaine, celle-ci n’est qu’un exutoire qu’il se permet pour mieux donner le change le reste du temps. C’est son secret bien gardé, presque irréel puisqu’il n’en parle pas, sinon avec Cynthia, son amie transsexuelle assumée et expérimentée qui l’accompagne dans ses virées du samedi. Or c’est bien de nommer les choses qui les fait exister :

 

Elle avait fini un de ses messages par : Tu n’es pas seule, Laurent. En lisant la terminaison de « seule », Laurent avait pleuré. Cynthia l’avait mis en mots.

A la maison, Laurent est un père impeccable, un mari respectueux que les autres jalousent inévitablement. Il aime sa femme, Solange, d’une tendresse folle et sincère, ainsi que ses enfants qui ont fait de lui un père, caractéristique essentielle qui lui fait supporter, sinon apprécier, sa condition d’homme.

Mais lorsque sa femme découvre un cheveu de sa perruque coincé sous le lit conjugal, c’est tout son monde de faux-semblant qui s’écroule, l’obligeant à assumer une fois pour toutes ses troubles identitaires.

Laurent va alors se lancer dans une quête éperdue d’authenticité, à la recherche de lui-même, quitte à égratigner au passage sa famille bouleversée. On assiste à la mue d’un être, déterminé désormais à aller au bout du processus, jusqu’à l’opération, jusqu’à devenir autre entièrement, jusqu’à devenir Elle, véritablement. Mais on assiste aussi au sacrifice des autres, de ceux qui restent sur le bord de la route, spectateurs impuissants. Du désarroi de Solange, l’épouse dévouée, à la révolte de Thomas, l’adolescent rebelle, en passant par la compassion de Claire, jeune fille obnubilée par le besoin de comprendre, se joue le ballet des émotions de chacun des protagonistes, tous percutés de plein fouet par la violence de ce changement gigantesque et brutal. Qui a raison, qui a tort ? On s’en moque, tant la vérité des sentiments de chacun est justement amenée par l’auteure.

 


Ce livre se lit en un souffle, mais quelle puissance ! Je l’ai trouvé admirablement mené, et d’une grande délicatesse. J’ai trouvé l’auteure très juste dans sa représentation du parcours d’un homme transsexuel, parcours personnel, intime, mais dont les répercussions sur l’entourage sont dévastatrices inévitablement et en cela vraiment intéressantes à questionner. On se demande forcément ce que l’on ferait, confronté à la même situation.  Je n’aurais pas la grandeur d’âme de Solange, la colère me rongerait beaucoup trop… Personnellement, j’ai eu souvent envie, au cours de ma lecture, d’interpeller le héros pour lui dire de se calmer, d’y aller mollo, de préserver sa famille. J’aurais aimé qu’il prenne davantage de précautions pour les amener vers sa transition, et même si je comprends l’absolue nécessité de la quête identitaire, j’ai eu du mal à me convaincre de son impérieuse prévalence sur les états d’âme des gens qui nous aiment. Pourtant Laurent, Lauren, m’apporte sa réponse, évidente. Comment saisir ce qui reste quand on est soi-même entièrement dans l’inconnu, dans un entre-deux impossible à définir ? :

 

Les mots n’existent pas. Alors, je me tais et je me transforme.

 

« Point cardinal » de Léonor de Récondo. Sabine Wespieser Editeur. 224 pages. Date de parution : 08/2017.