Mes lectures

Lait et miel, de Rupi Kaur

Petit prince des réseaux sociaux, cet ouvrage largement plébiscité ces derniers mois, best-seller du New York Times, n’est pas passé inaperçu. Sa couverture noire satinée, son titre si doux et les commentaires élogieux l’accompagnant n’ont pas manqué de m’interpeller.

Mais je suis ainsi faite que lorsqu’un livre fait le buzz, mes défenses naturelles se déploient. Par automatisme, je fuis – cela me causera certainement des pertes déplorables, j’en suis bien consciente. Ainsi, point de tresse, nulle amie prodigieuse, aucune nuance de gris n’ont pour l’instant franchi la barrière invisible de mon chez-moi livresque. J’aime qu’un livre vienne à moi, je voue une véritable adoration aux minuscules hasards qui font qu’un livre, un auteur croise notre chemin à un moment précis de nos vies. Aussi je ne supporte pas qu’on me le mette dans les mains de force, me privant de la grâce de la rencontre.

A le feuilleter chez mon libraire pourtant, j’ai immédiatement succombé au charme simple de l’objet. Je l’ai acheté et offert, puis j’ai prié très fort pour qu’une personne aimante le dépose sous le sapin à mon intention (comme je prie à voix haute, en des moments subtilement choisis, ma prière fut, alléluia, exaucée).


Ce livre est un recueil de poèmes en prose écrit par une jeune femme de 21 ans dont il est le premier ouvrage. Il ressemble à la retranscription d’un carnet de notes sur lequel elle aurait griffonné ses pensées les plus intimes, ses pensées de femme, personnelles et collectives pourtant.

Les vers se succèdent, sans ponctuation ni majuscule, comme jetés sur le papier dans l’urgence du dire. On croit lire un journal intime mais très vite l’auteure interpelle le lecteur, le prend à témoin, lui offre directement ses mots précieux, conférant à ses écrits une dimension bien plus grande que le cadre de pensée d’une jeune adulte en questionnement.

Certaines pages (mais si peu) sont des maximes banales, entendues. La plupart sont si bien tournées que sous leur apparente simplicité, elles nous percutent par leur puissance. A travers quatre chapitres : souffrir, aimer, rompre, guérir, il est question d’émancipation féminine, de confiance en soi, d’amour de soi et de liberté.

Quelle douce caresse que ce livre. On le lit d’une traite et on le serre contre son cœur à son issue, se demandant à laquelle de ses amies on va pouvoir l’offrir. Lait et miel le bien nommé, il ne se lit pas, il se boit. Avidement, délicieusement. Ce n’est pas un livre c’est de la nourriture pour l’âme.

 » Lait et miel » de Rupi Kaur. Editions Charleston.

208 pages. Date de publication en France: 22/09/2017.

Mes lectures

Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas

A 70 ans, alors qu’elle se baigne sous un matin frisquet de la fin de l’été dans les eaux agitées de la Méditerranée, Chantal est soudain étreinte par le souvenir vivace de sa mère. L’eau la ceint, prise entre une mer de sel et un ciel de pluie. Grandir au bord de l’océan, c’est imprimer son bruit et son odeur au plus profond de soi, empreinte du temps qui file sur nos vies. C’est connaître le langage des vagues et du ressac, et lire dans leurs soubresauts les réponses à des questions qu’on ne se pose pas. Que lui a transmis Jackie, cette mère distante qui ne partageait pas ? Que transmet-on quand on ne transmet rien ? Dans le murmure silencieux du passé qui s’échappe soudain du vacarme de l’eau, elle se rappelle cette femme imparfaite qu’elle veut aujourd’hui célébrer. Point de départ de ce sublime ouvrage.


 

Le caractère de Jackie est tout entier contenu dans l’anecdote que s’est souvent plu à  conter Eugénie, sa mère : l’adolescente, passant régulièrement à vélo proche du Grand Canal de Versailles , sauta, ce jour-là, subitement de selle, se déshabilla et plongea sous les regards incrédules, avant d’effectuer le plus normalement du monde ses mouvements de crawl. Indocile, libre et décidée.

Et révolutionnaire. Car offrir son corps à cet élément nouveau quand on est femme, s’y frotter, s’en envelopper, c’est dans les années 30 une idée diablement neuve.

« Entrer dans l’eau, plonger, remonter, flotter, dériver… Qu’est-ce que cela peut-être, se disent-elles, les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres…? »

Sa vie durant, elle nagera. Car dans l’eau, elle vit, elle respire, elle existe et sous les éclats du soleil étincelant sur la surface de l’eau, rayonne. Sous les encouragements du père, sous les yeux interrogateurs de Chantal, sous le regard aimant d’un amant ou seule, seule surtout, jusqu’à l’âge de 80 ans, s’imposant une discipline de fer et une obstination sans pareil, elle nagera. Dans le bonheur.

Mais au sortir de l’eau, les sourires s’éteignent, son bonheur s’assèche aussi rapidement que son maillot de bain sous le soleil de l’été. Jackie a deux visages, et sa fille apprend à distinguer les changements d’humeur qui rythmeront leurs vies.

« Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu – des jours décrétés comme nuls. »

La petite Chantal assiste silencieuse aux dérives de sa mère. Elle la voit donner à l’eau, concurrente suprême, l’amour qu’elle lui refuse. Elle se construit dans cette indifférence à sa personne, et dans l’amour de l’élément. La mère court vers son souffle de vie, la petite la suit, courant vers le sien. Sans jamais parvenir à enrayer la distance, mais développant à son tour son goût pour le grand océan. Car si sa mère s’isole, des heures durant, dans sa bulle de bonheur opaque, nageant sans retenue, l’apprentissage de la natation lui permet de s’y faire une place, bien que étroite. Comme quand Jackie était enceinte, que Chantal baignait dans le ventre de sa mère baignant dans le lac – mise en abyme absolue – l’eau est amie, complice, entremetteuse. L’eau est vitale, bonne, personnifiée.

« Lorsque j’entends mes parents dire de moi : « c’est fou comme cette petite aime l’eau ! », aimer résonne au sens fort à mes oreilles et en mon cœur. J’aime l’eau d’amour. Et dans l’expression « l’eau est bonne », je perçois une température mais aussi une qualité morale. »

Ici on se nourrit de faits quotidiens, chaque jour est neuf et rien ne se perpétue, sinon la vieille poupée transmise depuis des générations, à qui Jackie réservera un sort funeste loin de toute sentimentalité. Il n’y a pas d’enseignements, pas de leçons. Mais un immense savoir pourtant, acquis de ces longues années passées au bord de l’océan et que les estivants ignorent. Une transmission silencieuse. Cela ne cessera d’étonner Chantal : comment peuvent-ils s’en défaire ? Laisser échapper un tel trésor ?

« Comment est-ce possible, dis-je, d’habiter un mois là où c’est le plus beau et puis de s’en aller à la date prévue, comme si rien n’avait eu lieu ? Ils s’étonnent que je m’étonne. Nous sommes en vacances, disent-ils. Ça leur parait une explication.»


♥♥♥♥

Quelle douceur, quelle tendresse ! Quel regard aimant et distancié pose l’auteure sur son enfance et ses proches, sa mère mais aussi son père, et Eugénie et Félix, les fidèles grands-parents. Cela est d’autant plus notable que le récit est intime, personnel, et réveille des souvenirs d’enfance au goût doux et salé. Son écriture est élégante et fait l’effet d’une caresse donnée dans un frisson. A coups de courts chapitres comme autant d’instantanés, on s’invite dans la saga familiale comme on feuilletterait un album de photos de famille, partageant joies, peines, grands événements et petits instants gravés, revivant chaque moment avec une émotion renouvelée. Jamais il n’y est question de porter un jugement ni de condamner, on traite pourtant de dépression, de façons de vivre facilement qualifiables (ou disqualifiables). Mais l’auteure parvient à dépeindre avec lucidité la réalité d’une vie, d’une généalogie, qui a contribué à faire d’elle celle qu’elle est.

 

« Souvenirs de la marée basse » de Chantal  Thomas. Editions du Seuil, collection Fiction &Cie. 213 pages. Date de parution : 17/08/2017.