Mes lectures

Flipette et Vénère, de Lucrèce Andreae

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Ce n’est pas un livre, c’est une photo de famille. Comme on en trouve dans les vieux cartons délaissés au grenier, déchirée en son milieu sans qu’on ne se souvienne trop ni quand ni pourquoi l’image nous a un jour  brûlé les doigts – les yeux – le cœur – au point de déclencher cette haine soudaine de ce que nous étions, un jour. On s’aime et puis…

L’histoire ne dit pas les rires gras, les cabanes bricolées, les chagrins partagés les doigts enfouis dans un même pot de Nutella. Mais l’histoire dit « sœurs », et on sait tout ça.

Mais la photo est déchirée. Clara et Axelle, adultes, se sont chacune engagées en funambules sur le fil fragile de la vie. D’une même poussée mais chacune son pas, laissant le vide entre elles se combler d’incompréhensions.  C’est agaçant de voir son cœur presque siamois battre soudain à son propre tempo. Alors les deux sœurs se sont éloignées, partageant à distance, et dans le rejet de l’autre, un même désenchantement, opium de leur génération, sentiment devenu trop commun pour rapprocher les êtres mais suffisamment puissant pour créer des gouffres de contradictions dans lesquels gisent les meilleures volontés. L’une est empêtrée dans ses doutes pendant que l’autre patauge dans ses certitudes, et nous lecteurs, nous assistons à la confrontation qui, sans doute, nous agite secrètement au plus profond de nous. Qu’est-ce que l’engagement ? Avec quelles armes changerons-nous le monde ? La beauté, ou la force ? La douceur, ou la colère ?

Quand Axelle se blesse et voit entravée l’autonomie qui lui est si chère, sa mère implore Clara de courir au chevet de sa sœur. Les forçant à croiser leurs regards antinomiques et à interroger leur façon si différente d’être au monde.

Clara est douce, hésitante, bavarde, un brin bobo. Elle est photographe, mais peine à donner du sens à son choix professionnel et passe le plus clair de son temps à interroger sa place en ce monde. Elle cherche sans cesse à théoriser une société qu’elle ne regarde jamais en face, effrayée par avance de ce qu’elle pourrait y voir. Elle ne trouve de réconfort que dans des révolutions minuscules et silencieuses, qui dénoncent mollement le système sans jamais le bousculer.

C’est peu de dire que le contraste est net avec Axelle, meneuse, cheffe de bande, rebelle et combative, qui mène sa barque par pulsion, presque par stimuli, réagissant avec bruit et fureur à tout ce qui lui semble injuste. Elle ne se pose pas de questions, elle dégaine ses réponses – à coup de slogans sur des pancartes lors de manifestations toujours plus violentes. Elle ne doute pas, elle fonce. Droit, vers un ennemi désigné : la police, le capitalisme, les riches, le système.

Le regard de l’une est le miroir déformant de l’autre : chacune y voit ce qu’elle n’est pas. Mais la cohabitation va les obliger à regarder par-delà le miroir, et il se pourrait qu’elles découvrent, derrière l’écran de leurs différences, une personne digne d’être aimée.

 

 

♥♥♥♥

Formidable BD ! Actuelle, fine, et tellement juste ! D’autant plus qu’il eût été facile de tomber dans la caricature avec de tels portraits, la bobo et la militante, on s’en fait tous une idée, n’est-ce pas ? Mais l’ouvrage est dense, la psychologie de chacune doucement amenée, et on prend le temps, tout au long des 336 pages, de s’attacher à l’une et à l’autre. Et puis bon, elle raconte un peu l’histoire de ma vie, donc forcément j’ai adhéré ! Mais je crois sincèrement que ce livre a une portée bien plus large que cette histoire de sœurs, car derrière se cache le combat intérieur qui nous anime tous.tes, à notre époque tout particulièrement : quelle est notre juste place face aux horreurs du monde ? Nous avons tous un.e flipet.te et un.e vénèr.e en nous, non ?


 

« Flipette et Vénère » de Lucrèce Andreae. Editions Delcourt. 336 pages. Date de parution : 02/2020.

Mes lectures

Mistral perdu ou les événements, d’Isabelle Monnin

 

C’est l’histoire d’un chanteur icône qui finira par une chanson très conne. Entre, il n’y a rien de plus que du vent, froid et violent, qui emporte avec lui les rires des petites sœurs à vous en briser le cœur. Entre, il n’y a rien d’autre qu’un monde en mouvement. Chicanes à gauche, à droite, venant casser les trop longues lignes droites. Il n’y a rien d’autre que des murs qui tombent, des tours aussi. Un monde qui se délite et des gens qui se lient. Il n’y a rien d’autre qu’une recherche grammaticale éperdue, dire je puis nous puis je puis ne plus savoir qui on est, rescapé du courant d’air pernicieux qui arrache les êtres les plus précieux. Rescapé mais profondément abîmé. Il n’y a rien d’autre que des questions, des yeux posés derrière, devant. Des yeux posés partout pour dénicher le minime, l’infime, l’insignifiant. La poussière d’or, à amasser comme un trésor. Il n’y a rien d’autre que la vie et la mort et des gens qui respirent et s’entendent rire, encore.

Et c’est beau, vraiment beau.


 

Cet ouvrage, organisé en quelques grands chapitres, s’articule autour d’une vie humaine – enfance, adolescence, adulte, mort –  celle d’Isabelle, son auteure. Ou plutôt de deux vies humaines, indifférenciées jusqu’à ce que la mort ne les sépare, et ceci n’est pas un simple précepte biblique. Car la mort va tôt, en effet, les séparer.

De ces années passées ensemble, elle veut tout se rappeler. Elle songe au journal intime que frémissante de bonheur ce noël-là elle cacha soigneusement, si bien qu’elle l’y oublia à jamais. Pourtant les souvenirs sont là,  intacts.

Les pages sont vides et pleines, pourtant, de la vie qui a passé.

Les souvenirs sont en elle, gravés, ancrés. Encrés invisibles, elle les porte dans sa chair et dans son squelette, roche constitutrice, sédimentaire. Il y a Noël, l’été, les vacances. Autant d’instants absolus que l’écriture délicate de la romancière nous offre, nous transportant par sa puissance évocatrice dans une enfance universelle au goût délicieusement suranné.

Le lendemain avant l’aube, nous serons tous à déchiqueter la montagne de papier cadeau, les adultes aux joues pliées de sommeil nous regarderont, satisfaits et nostalgiques déjà, il y aura une odeur de robe de chambre et de café, elle se gravera comme le parfum du bonheur.

Dans leur village aux esprits étroits et au racisme facile, leurs parents s’attachent à leur inculquer une ouverture d’esprit et un sens du partage fidèles à leur appartenance politique. Car ici, on est de gauche, on naît de gauche. Cela fait partie des fondamentaux de l’existence, c’est la base, le socle, la racine sur laquelle se greffera tout le reste. C’est ce qui définit, et ce qui oppose aussi. On sait qui l’on est et qui l’on n’est pas. Comme la terre est ronde et le soleil brille, la gauche est bonne et la droite a tort.

Nous sommes enfants, nous sommes deux, et le monde est simple : d’un côté la droite, que nous n’aimons pas, de l’autre la gauche, que nous sommes.

La politique rythme les repas de famille les plus heureux, chahutant parfois le bonheur ambiant. Le Pen est l’ennemi, et alors que ses idées nauséeuses trouvent un écho dans la cour de récré, elle se réfugie dans la conviction que sa famille est dans le vrai. De ses yeux d’enfant elle ne comprend pas toujours ce qui se trame sous son nez, ne parvient pas encore à décider ce qu’il faut en penser, mais capte l’importance de ce qui se joue.

Ses combats, elle les mènera en chanson,  bandana rouge noué autour du cou, encouragé par ce jeune homme insolent et libre qui chante ses idéaux. Au collège, Renaud est un signe identitaire qui lui ouvre des horizons plus grands.

L’écouter, le savoir sur le bout des veines, constitue une identité, un passeport, c’est faire partie d’un groupe avant d’en connaître les membres, rejoindre un endroit où les autres ne sont plus des inquiétants mais des semblables. L’aimer, c’est devenir collectif. C’est appartenir à une terre de nous.

Isabelle raconte son amour fou pour sa sœur, que nulle meilleure amie ne détrône. Sa sœur entière, pleine, confiante (mais on sait que cela va mal tourner). Elle, l’aînée, est si timide. Comment font ces autres qui ont le mode d’emploi de la vie en société ? Ensemble elles imaginent l’an 2000, n’ont pas peur. Elles veulent vivre et découvrir, s’épanouissent dans l’insouciance du chagrin qui les attend. Ignorant que les chaises qui reçoivent leurs éclats de rire seront désespérément vides bientôt.

Le lycée ni la fac ne voient faiblir le lien. La distance à peine les éprouve, tant la saveur des retrouvailles est douce, à chaque fois. Se retrouver tous les 15 jours pour se raconter la vie en apnée, avec recul et distance comme si la vie vécue là-bas était une comédie qu’elles jouaient, la vraie vie commençant dans ces week-end ensemble. C’est un retour aux sources fait de vieilles habitudes et de bonheur provoqué, c’est ici chez elle. Dans ce nous qui les poussera à s’installer en coloc, autour d’une bande d’amis avec qui découvrir, essayer. Ils sont la génération d’après 68, libres mais esseulés, capables de réussir, donc interdits de rater. Politisés mais pas engagés, pétris d’idéaux et de paradoxes. Ils préparent leur entrée sur la scène de la vie, mais ignorent que c’est la mort de l’une deux qui leur permettra de s’accomplir en tant qu’artistes. Cette bande de la rue de l’échiquier se compose en effet – autour d’Isabelle Monnin, romancière au couteau, à fleur de peau – de Christophe Honoré, réalisateur de mon cœur des fabuleuses « Chansons d’amour » dédiées à la disparue, et d’Alex Beaupain, auteur compositeur interprète amoureux et détruit. Quelle destinée mélancolique et superbe à la fois. Est-ce que fréquenter la mort c’est avoir moins peur de la vie ? Je le crois à travers eux.

On s’interroge aussi : quelle incidence a la petite histoire sur la grande ? Car enfin, le monde n’était-il pas plus sage quand la sœur vivait ? Isabelle porte un regard lucide et peu réjouissant sur le monde qui l’entoure.

Flotte parfois dans l’air une très légère impression : le plus beau n’est pas à venir, il a eu lieu, avant-hier.

Avant le terrorisme, avant le racisme, avant sa mort, avant cette autre mort, avant que tout, décidément, se détraque.  Mais elle a toujours rejeté les déterminismes. Remettre en cause, questionner, jusqu’à s’en donner le tournis. C’est ce qu’elle a appris de ses cours de sociologie. Les murs tombent parfois , oui, les choses peuvent changer. Il n’y a pas de vérité unique, il y a des questions, des pistes, des traces, des approximations. Il y a des bosses, des détails à amasser, des aspérités à éprouver. Ce sont elles qui font les sensations.

Alors elle gratte, destin d’une vie. Pour contrer l’oubli et le vernis amer qui masque la vérité des choses, des gens, des époques.

C’est une descente dans une mine pleine de roches sans valeur, il faut creuser, leurs poussières grattent la gorge, et même ces poussières il faudrait pouvoir les conserver ; un rail amène au fond de la grotte des wagonnets qu’il faudra charger pour ne rien laisser de ce qui semble sans importance, pour ne rien oublier de ce qui, un jour, dira tout.

 


 

Coup de cœur que ce récit  d’Isabelle Monnin qui en deux ouvrages est devenue l’une de mes auteures favorites. Ses « gens dans l’enveloppe » m’avaient conquise, tant l’objet-livre était atypique, sensible et empreint de douceur. Avec « Mistral perdu », je suis définitivement amoureuse de sa plume tendre, vibrante. Tout en simplicité, sans artifice aucun, elle y déploie une intelligence émotionnelle qui me touche en plein cœur.

Ce livre est un livre à tiroirs, il contient mille histoires en une, de la petite à la grande, il parle famille, société, politique, rapports humains, chanson populaire, valeurs et émissions de variété. L’auteure nous balade dans des contrées sombres qui étrangement nous ravissent, nous font du bien. Il y a de la nostalgie et une confiance en l’avenir née de l’idée qu’on se relève de tout, à l’unique et impérieuse condition de ne pas espérer exhiber sa droiture, mais que nous avons tout à gagner à plutôt apprécier l’arrondi du courbé.

C’est aussi cela la vie. Un jeu acide, sucré, pétillant. Et parfois, gagnant.

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 » Mistral perdu ou les événements » d’Isabelle Monnin. Editions JC Lattès.

201 pages. Date de parution : 06/09/2017.

Mes lectures

Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas

A 70 ans, alors qu’elle se baigne sous un matin frisquet de la fin de l’été dans les eaux agitées de la Méditerranée, Chantal est soudain étreinte par le souvenir vivace de sa mère. L’eau la ceint, prise entre une mer de sel et un ciel de pluie. Grandir au bord de l’océan, c’est imprimer son bruit et son odeur au plus profond de soi, empreinte du temps qui file sur nos vies. C’est connaître le langage des vagues et du ressac, et lire dans leurs soubresauts les réponses à des questions qu’on ne se pose pas. Que lui a transmis Jackie, cette mère distante qui ne partageait pas ? Que transmet-on quand on ne transmet rien ? Dans le murmure silencieux du passé qui s’échappe soudain du vacarme de l’eau, elle se rappelle cette femme imparfaite qu’elle veut aujourd’hui célébrer. Point de départ de ce sublime ouvrage.


 

Le caractère de Jackie est tout entier contenu dans l’anecdote que s’est souvent plu à  conter Eugénie, sa mère : l’adolescente, passant régulièrement à vélo proche du Grand Canal de Versailles , sauta, ce jour-là, subitement de selle, se déshabilla et plongea sous les regards incrédules, avant d’effectuer le plus normalement du monde ses mouvements de crawl. Indocile, libre et décidée.

Et révolutionnaire. Car offrir son corps à cet élément nouveau quand on est femme, s’y frotter, s’en envelopper, c’est dans les années 30 une idée diablement neuve.

« Entrer dans l’eau, plonger, remonter, flotter, dériver… Qu’est-ce que cela peut-être, se disent-elles, les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres…? »

Sa vie durant, elle nagera. Car dans l’eau, elle vit, elle respire, elle existe et sous les éclats du soleil étincelant sur la surface de l’eau, rayonne. Sous les encouragements du père, sous les yeux interrogateurs de Chantal, sous le regard aimant d’un amant ou seule, seule surtout, jusqu’à l’âge de 80 ans, s’imposant une discipline de fer et une obstination sans pareil, elle nagera. Dans le bonheur.

Mais au sortir de l’eau, les sourires s’éteignent, son bonheur s’assèche aussi rapidement que son maillot de bain sous le soleil de l’été. Jackie a deux visages, et sa fille apprend à distinguer les changements d’humeur qui rythmeront leurs vies.

« Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu – des jours décrétés comme nuls. »

La petite Chantal assiste silencieuse aux dérives de sa mère. Elle la voit donner à l’eau, concurrente suprême, l’amour qu’elle lui refuse. Elle se construit dans cette indifférence à sa personne, et dans l’amour de l’élément. La mère court vers son souffle de vie, la petite la suit, courant vers le sien. Sans jamais parvenir à enrayer la distance, mais développant à son tour son goût pour le grand océan. Car si sa mère s’isole, des heures durant, dans sa bulle de bonheur opaque, nageant sans retenue, l’apprentissage de la natation lui permet de s’y faire une place, bien que étroite. Comme quand Jackie était enceinte, que Chantal baignait dans le ventre de sa mère baignant dans le lac – mise en abyme absolue – l’eau est amie, complice, entremetteuse. L’eau est vitale, bonne, personnifiée.

« Lorsque j’entends mes parents dire de moi : « c’est fou comme cette petite aime l’eau ! », aimer résonne au sens fort à mes oreilles et en mon cœur. J’aime l’eau d’amour. Et dans l’expression « l’eau est bonne », je perçois une température mais aussi une qualité morale. »

Ici on se nourrit de faits quotidiens, chaque jour est neuf et rien ne se perpétue, sinon la vieille poupée transmise depuis des générations, à qui Jackie réservera un sort funeste loin de toute sentimentalité. Il n’y a pas d’enseignements, pas de leçons. Mais un immense savoir pourtant, acquis de ces longues années passées au bord de l’océan et que les estivants ignorent. Une transmission silencieuse. Cela ne cessera d’étonner Chantal : comment peuvent-ils s’en défaire ? Laisser échapper un tel trésor ?

« Comment est-ce possible, dis-je, d’habiter un mois là où c’est le plus beau et puis de s’en aller à la date prévue, comme si rien n’avait eu lieu ? Ils s’étonnent que je m’étonne. Nous sommes en vacances, disent-ils. Ça leur parait une explication.»


♥♥♥♥

Quelle douceur, quelle tendresse ! Quel regard aimant et distancié pose l’auteure sur son enfance et ses proches, sa mère mais aussi son père, et Eugénie et Félix, les fidèles grands-parents. Cela est d’autant plus notable que le récit est intime, personnel, et réveille des souvenirs d’enfance au goût doux et salé. Son écriture est élégante et fait l’effet d’une caresse donnée dans un frisson. A coups de courts chapitres comme autant d’instantanés, on s’invite dans la saga familiale comme on feuilletterait un album de photos de famille, partageant joies, peines, grands événements et petits instants gravés, revivant chaque moment avec une émotion renouvelée. Jamais il n’y est question de porter un jugement ni de condamner, on traite pourtant de dépression, de façons de vivre facilement qualifiables (ou disqualifiables). Mais l’auteure parvient à dépeindre avec lucidité la réalité d’une vie, d’une généalogie, qui a contribué à faire d’elle celle qu’elle est.

 

« Souvenirs de la marée basse » de Chantal  Thomas. Editions du Seuil, collection Fiction &Cie. 213 pages. Date de parution : 17/08/2017.