Mes lectures

Girl, de Edna O’Brien

Girl - Edna O'BRIEN

Elles étaient 276. Ca fait beaucoup de douleurs contenues dans une seule brève, beaucoup de destins catapultés en une seule nuit. Je me souviens de l’annonce des journaux, de mon incrédulité face à ce nombre terrible. 276 comme autant de lycéennes enlevées le 14 avril 2014, à Chibok au Nigéria, alors qu’elles étaient réunies pour passer un examen de sciences, parce qu’elles étaient réunies pour passer un examen de sciences. Par cet acte spectaculaire, Boko Haram, dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », s’assurait une propagande internationale en même temps que des appâts pour ses futures recrues. Edna O’Brien, immense autrice de 88 ans, s’est glissée dans la peau d’une des jeunes victimes pour nous livrer, à la première personne, son cri puissant et obstiné.

 

Mais alors que le titre nous invitait à suivre une jeune femme, la première phrase met brutalement fin à ce projet, nous entraînant avec force dans la chute annoncée de l’héroïne, nous réduisant à la suivre sur le douloureux chemin de sa perte d’humanité :

J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier.

Ainsi commence le récit de cette fille qui n’en est plus. Une phrase et nous voilà entrainés dans un puits sans fond où seule l’obscurité règne. Une phrase, et la fille devient animal, ou peut-être l’a-t-elle toujours été.

Les premières pages sont dures, violentes, barbares. On voudrait refermer le livre aussi sec, mais on se souvient : 276. Allons-nous une fois de plus détourner le regard, alors que nos sœurs crient ? Le titre prend un tout autre sens soudain : cette « girl » de la couverture, c’est nous !  Maryam n’existe pas, il n’y a que des femmes, toutes jumelles, toutes victimes. Car c’est bien sa condition de femme qui l’a conduite à marcher sous la lune vers son destin tragique. Comme Bakhita, Hawa, Elira, Malala, et toutes ses héroïnes soumises à une tyrannie toujours masculine.

Le calvaire de Maryam s’inscrit sur son jeune corps dont les vautours se repaissent, indifférents à sa douleur. Autour d’elle, certaines meurent, mais Maryam résiste. Dans ses prières, elle ne demande pas qu’on la sauve mais supplie Dieu de lui faire oublier les jours trop doux d’avant, qui s’installent dans son cœur en miettes et menacent de le faire exploser.

Je demande à Dieu, s’il te plaît, ne me donne plus de rêves. Efface tout. Vide-moi de tout ce qui a été. »

Un jour de pluie, souillée par les hommes qui l’ont une fois de plus violée, elle remerciera le ciel de la laver de cette barbarie. Car « Girl » est le roman de l’espoir, et une lutte incroyable pour la vie.

A l’image de ce petit être qui s’accroche à ses seins et qu’elle appelle Babby. Elle lui souffle :

Je ne suis pas assez grande pour être ta mère.

Elle l’est pourtant, suite à son mariage forcé. Elle l’est quand, parvenant à s’échapper du camp qui les retient, elle se retrouve seule avec son enfant, fugitives dans l’étouffante forêt, espérant trouver de l’aide mais sachant que la moindre rencontre pourrait leur être fatale. Elle l’est quand elle retrouve enfin sa famille, mais que celle-ci la rejette, à cause de cette enfant qui fait d’elle, à jamais, une « femme du bush ».

« Girl » est bel et bien le cri d’une combattante, d’une jeune fille en vie en dépit de la folie des hommes. Un cri glaçant mais résolument optimiste, parce que porté par une incroyable personne de 88 ans au talent fou et à l’engagement stupéfiant. Il ne s’abandonne jamais au sentimentalisme mais dessine avec finesse les chemins tortueux vers la liberté.

 

Et ces mots qui me hantent, malgré tout :

Je vois un monde d’hommes, tant d’hommes, à vélo, conduisant des chèvres, portant des marchandises sur la tête, tous absorbés par une corvée ou une autre et ne me prêtant aucune attention. Oui, j’ai peur d’eux. J’ai peur de ce qu’ils pourraient me faire. »

 


 

« Girl » de Edna O’Brien. Sabine Wespieser Editeur. 250 pages. Date de parution : 09/2019.

Mes lectures

Amours solitaires, de Morgane Ortin

Amours solitaires - Morgane ORTIN
Il était une ou deux heures du matin, je n’avais pas sommeil et mon bouquin en cours était dans la voiture. Léger blues comme la nuit sait en faire naître, quand mes yeux se posent sur les « amours solitaires » de Morgane Ortin. Je connais bien le projet de l’auteure, que je suis depuis plusieurs mois sur Instagram, né de son besoin impérieux de conserver les mots doux qui dormaient, esseulés, dans son téléphone, voués à une disparition certaine. Le compte dédié, désormais suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes, donne aujourd’hui la parole à des amoureux anonymes dont les échanges participent ensemble à ce que Morgane Ortin appelle « la révolution de l’amour ».
Dans ce livre, ce sont 278 de ces contributions qu’elle a mis bout à bout pour composer une histoire d’amour singulière, bien que  semblable à toute autre.

 

Ils n’ont pas de prénom puisqu’ils en portent trop. Ou peut-être parce que la modernité ne s’encombre pas de cet artifice. Les lettres usaient de petits noms, de titres, d’apostrophes, mais pas les SMS, qui hèlent directement le destinataire de l’objet même qui les a fait naitre. On s’interpelle de propositions plus ou moins décentes :

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de questions plus ou moins cruciales :

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ou encore :

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On peut bien tout autant attaquer avec des silences, même, quand une mauvaise manipulation en décide ainsi. Tout est prétexte à se dire, à se confier ainsi que son attachement naissant.

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En effet ils n’ont pas de prénom, mais très vite on les connait, on les devine, à travers les musiques qu’ils partagent, à travers les citations qu’ils s’envoient : Flaubert, Nabokov, encore Nabokov. A travers leurs silences, leurs hésitations. A travers l’amour qui naîtra bientôt, cet amour passionnel qui les brûle comme une flamme qu’ils se renvoient l’un à l’autre dans un ballet hésitant, qu’ils se renvoient du bout des doigts et à armes inégales, différemment échaudés qu’ils furent par leurs précédentes relations.

Depuis l’échange des numéros un soir de janvier, à l’impérieuse nécessité du choix un an et demi plus tard,  c’est au destin d’un couple que l’on assiste émerveillés d’abord, affectés ensuite par son développement cruel et inévitable. Un destin en 9 chapitres comme autant d’étapes essentielles pour que deux âmes solitaires puissent se fondre en une sans s’abandonner en chemin.


J’ai dévoré avec passion les 284 pages qui racontent les étapes d’un amour dévorant. Comme c’est bon de lire ces mots habiles, fins, leur retenue parfois, leur exaltation a d’autres. C’est doux, c’est fort, c’est juste. Il se lit très vite, mais en faisant suffisamment durer les soupirs entre chaque page, vous devriez réussir à faire durer le plaisir juste suffisamment pour atteindre cet état de plénitude que l’on ressent après l’amour.

« Amours solitaires » de Morgane Ortin. Editions Albin Michel. 290 pages. Date de parution : 10/2018.

Mes lectures

Mistral perdu ou les événements, d’Isabelle Monnin

 

C’est l’histoire d’un chanteur icône qui finira par une chanson très conne. Entre, il n’y a rien de plus que du vent, froid et violent, qui emporte avec lui les rires des petites sœurs à vous en briser le cœur. Entre, il n’y a rien d’autre qu’un monde en mouvement. Chicanes à gauche, à droite, venant casser les trop longues lignes droites. Il n’y a rien d’autre que des murs qui tombent, des tours aussi. Un monde qui se délite et des gens qui se lient. Il n’y a rien d’autre qu’une recherche grammaticale éperdue, dire je puis nous puis je puis ne plus savoir qui on est, rescapé du courant d’air pernicieux qui arrache les êtres les plus précieux. Rescapé mais profondément abîmé. Il n’y a rien d’autre que des questions, des yeux posés derrière, devant. Des yeux posés partout pour dénicher le minime, l’infime, l’insignifiant. La poussière d’or, à amasser comme un trésor. Il n’y a rien d’autre que la vie et la mort et des gens qui respirent et s’entendent rire, encore.

Et c’est beau, vraiment beau.


 

Cet ouvrage, organisé en quelques grands chapitres, s’articule autour d’une vie humaine – enfance, adolescence, adulte, mort –  celle d’Isabelle, son auteure. Ou plutôt de deux vies humaines, indifférenciées jusqu’à ce que la mort ne les sépare, et ceci n’est pas un simple précepte biblique. Car la mort va tôt, en effet, les séparer.

De ces années passées ensemble, elle veut tout se rappeler. Elle songe au journal intime que frémissante de bonheur ce noël-là elle cacha soigneusement, si bien qu’elle l’y oublia à jamais. Pourtant les souvenirs sont là,  intacts.

Les pages sont vides et pleines, pourtant, de la vie qui a passé.

Les souvenirs sont en elle, gravés, ancrés. Encrés invisibles, elle les porte dans sa chair et dans son squelette, roche constitutrice, sédimentaire. Il y a Noël, l’été, les vacances. Autant d’instants absolus que l’écriture délicate de la romancière nous offre, nous transportant par sa puissance évocatrice dans une enfance universelle au goût délicieusement suranné.

Le lendemain avant l’aube, nous serons tous à déchiqueter la montagne de papier cadeau, les adultes aux joues pliées de sommeil nous regarderont, satisfaits et nostalgiques déjà, il y aura une odeur de robe de chambre et de café, elle se gravera comme le parfum du bonheur.

Dans leur village aux esprits étroits et au racisme facile, leurs parents s’attachent à leur inculquer une ouverture d’esprit et un sens du partage fidèles à leur appartenance politique. Car ici, on est de gauche, on naît de gauche. Cela fait partie des fondamentaux de l’existence, c’est la base, le socle, la racine sur laquelle se greffera tout le reste. C’est ce qui définit, et ce qui oppose aussi. On sait qui l’on est et qui l’on n’est pas. Comme la terre est ronde et le soleil brille, la gauche est bonne et la droite a tort.

Nous sommes enfants, nous sommes deux, et le monde est simple : d’un côté la droite, que nous n’aimons pas, de l’autre la gauche, que nous sommes.

La politique rythme les repas de famille les plus heureux, chahutant parfois le bonheur ambiant. Le Pen est l’ennemi, et alors que ses idées nauséeuses trouvent un écho dans la cour de récré, elle se réfugie dans la conviction que sa famille est dans le vrai. De ses yeux d’enfant elle ne comprend pas toujours ce qui se trame sous son nez, ne parvient pas encore à décider ce qu’il faut en penser, mais capte l’importance de ce qui se joue.

Ses combats, elle les mènera en chanson,  bandana rouge noué autour du cou, encouragé par ce jeune homme insolent et libre qui chante ses idéaux. Au collège, Renaud est un signe identitaire qui lui ouvre des horizons plus grands.

L’écouter, le savoir sur le bout des veines, constitue une identité, un passeport, c’est faire partie d’un groupe avant d’en connaître les membres, rejoindre un endroit où les autres ne sont plus des inquiétants mais des semblables. L’aimer, c’est devenir collectif. C’est appartenir à une terre de nous.

Isabelle raconte son amour fou pour sa sœur, que nulle meilleure amie ne détrône. Sa sœur entière, pleine, confiante (mais on sait que cela va mal tourner). Elle, l’aînée, est si timide. Comment font ces autres qui ont le mode d’emploi de la vie en société ? Ensemble elles imaginent l’an 2000, n’ont pas peur. Elles veulent vivre et découvrir, s’épanouissent dans l’insouciance du chagrin qui les attend. Ignorant que les chaises qui reçoivent leurs éclats de rire seront désespérément vides bientôt.

Le lycée ni la fac ne voient faiblir le lien. La distance à peine les éprouve, tant la saveur des retrouvailles est douce, à chaque fois. Se retrouver tous les 15 jours pour se raconter la vie en apnée, avec recul et distance comme si la vie vécue là-bas était une comédie qu’elles jouaient, la vraie vie commençant dans ces week-end ensemble. C’est un retour aux sources fait de vieilles habitudes et de bonheur provoqué, c’est ici chez elle. Dans ce nous qui les poussera à s’installer en coloc, autour d’une bande d’amis avec qui découvrir, essayer. Ils sont la génération d’après 68, libres mais esseulés, capables de réussir, donc interdits de rater. Politisés mais pas engagés, pétris d’idéaux et de paradoxes. Ils préparent leur entrée sur la scène de la vie, mais ignorent que c’est la mort de l’une deux qui leur permettra de s’accomplir en tant qu’artistes. Cette bande de la rue de l’échiquier se compose en effet – autour d’Isabelle Monnin, romancière au couteau, à fleur de peau – de Christophe Honoré, réalisateur de mon cœur des fabuleuses « Chansons d’amour » dédiées à la disparue, et d’Alex Beaupain, auteur compositeur interprète amoureux et détruit. Quelle destinée mélancolique et superbe à la fois. Est-ce que fréquenter la mort c’est avoir moins peur de la vie ? Je le crois à travers eux.

On s’interroge aussi : quelle incidence a la petite histoire sur la grande ? Car enfin, le monde n’était-il pas plus sage quand la sœur vivait ? Isabelle porte un regard lucide et peu réjouissant sur le monde qui l’entoure.

Flotte parfois dans l’air une très légère impression : le plus beau n’est pas à venir, il a eu lieu, avant-hier.

Avant le terrorisme, avant le racisme, avant sa mort, avant cette autre mort, avant que tout, décidément, se détraque.  Mais elle a toujours rejeté les déterminismes. Remettre en cause, questionner, jusqu’à s’en donner le tournis. C’est ce qu’elle a appris de ses cours de sociologie. Les murs tombent parfois , oui, les choses peuvent changer. Il n’y a pas de vérité unique, il y a des questions, des pistes, des traces, des approximations. Il y a des bosses, des détails à amasser, des aspérités à éprouver. Ce sont elles qui font les sensations.

Alors elle gratte, destin d’une vie. Pour contrer l’oubli et le vernis amer qui masque la vérité des choses, des gens, des époques.

C’est une descente dans une mine pleine de roches sans valeur, il faut creuser, leurs poussières grattent la gorge, et même ces poussières il faudrait pouvoir les conserver ; un rail amène au fond de la grotte des wagonnets qu’il faudra charger pour ne rien laisser de ce qui semble sans importance, pour ne rien oublier de ce qui, un jour, dira tout.

 


 

Coup de cœur que ce récit  d’Isabelle Monnin qui en deux ouvrages est devenue l’une de mes auteures favorites. Ses « gens dans l’enveloppe » m’avaient conquise, tant l’objet-livre était atypique, sensible et empreint de douceur. Avec « Mistral perdu », je suis définitivement amoureuse de sa plume tendre, vibrante. Tout en simplicité, sans artifice aucun, elle y déploie une intelligence émotionnelle qui me touche en plein cœur.

Ce livre est un livre à tiroirs, il contient mille histoires en une, de la petite à la grande, il parle famille, société, politique, rapports humains, chanson populaire, valeurs et émissions de variété. L’auteure nous balade dans des contrées sombres qui étrangement nous ravissent, nous font du bien. Il y a de la nostalgie et une confiance en l’avenir née de l’idée qu’on se relève de tout, à l’unique et impérieuse condition de ne pas espérer exhiber sa droiture, mais que nous avons tout à gagner à plutôt apprécier l’arrondi du courbé.

C’est aussi cela la vie. Un jeu acide, sucré, pétillant. Et parfois, gagnant.

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 » Mistral perdu ou les événements » d’Isabelle Monnin. Editions JC Lattès.

201 pages. Date de parution : 06/09/2017.

Mes lectures

Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas

A 70 ans, alors qu’elle se baigne sous un matin frisquet de la fin de l’été dans les eaux agitées de la Méditerranée, Chantal est soudain étreinte par le souvenir vivace de sa mère. L’eau la ceint, prise entre une mer de sel et un ciel de pluie. Grandir au bord de l’océan, c’est imprimer son bruit et son odeur au plus profond de soi, empreinte du temps qui file sur nos vies. C’est connaître le langage des vagues et du ressac, et lire dans leurs soubresauts les réponses à des questions qu’on ne se pose pas. Que lui a transmis Jackie, cette mère distante qui ne partageait pas ? Que transmet-on quand on ne transmet rien ? Dans le murmure silencieux du passé qui s’échappe soudain du vacarme de l’eau, elle se rappelle cette femme imparfaite qu’elle veut aujourd’hui célébrer. Point de départ de ce sublime ouvrage.


 

Le caractère de Jackie est tout entier contenu dans l’anecdote que s’est souvent plu à  conter Eugénie, sa mère : l’adolescente, passant régulièrement à vélo proche du Grand Canal de Versailles , sauta, ce jour-là, subitement de selle, se déshabilla et plongea sous les regards incrédules, avant d’effectuer le plus normalement du monde ses mouvements de crawl. Indocile, libre et décidée.

Et révolutionnaire. Car offrir son corps à cet élément nouveau quand on est femme, s’y frotter, s’en envelopper, c’est dans les années 30 une idée diablement neuve.

« Entrer dans l’eau, plonger, remonter, flotter, dériver… Qu’est-ce que cela peut-être, se disent-elles, les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres…? »

Sa vie durant, elle nagera. Car dans l’eau, elle vit, elle respire, elle existe et sous les éclats du soleil étincelant sur la surface de l’eau, rayonne. Sous les encouragements du père, sous les yeux interrogateurs de Chantal, sous le regard aimant d’un amant ou seule, seule surtout, jusqu’à l’âge de 80 ans, s’imposant une discipline de fer et une obstination sans pareil, elle nagera. Dans le bonheur.

Mais au sortir de l’eau, les sourires s’éteignent, son bonheur s’assèche aussi rapidement que son maillot de bain sous le soleil de l’été. Jackie a deux visages, et sa fille apprend à distinguer les changements d’humeur qui rythmeront leurs vies.

« Dans ses appels téléphoniques alternent deux voix : celle, juvénile, chantante, des jours où elle a nagé ; celle, contrariée, rageuse, des jours où elle n’a pas pu – des jours décrétés comme nuls. »

La petite Chantal assiste silencieuse aux dérives de sa mère. Elle la voit donner à l’eau, concurrente suprême, l’amour qu’elle lui refuse. Elle se construit dans cette indifférence à sa personne, et dans l’amour de l’élément. La mère court vers son souffle de vie, la petite la suit, courant vers le sien. Sans jamais parvenir à enrayer la distance, mais développant à son tour son goût pour le grand océan. Car si sa mère s’isole, des heures durant, dans sa bulle de bonheur opaque, nageant sans retenue, l’apprentissage de la natation lui permet de s’y faire une place, bien que étroite. Comme quand Jackie était enceinte, que Chantal baignait dans le ventre de sa mère baignant dans le lac – mise en abyme absolue – l’eau est amie, complice, entremetteuse. L’eau est vitale, bonne, personnifiée.

« Lorsque j’entends mes parents dire de moi : « c’est fou comme cette petite aime l’eau ! », aimer résonne au sens fort à mes oreilles et en mon cœur. J’aime l’eau d’amour. Et dans l’expression « l’eau est bonne », je perçois une température mais aussi une qualité morale. »

Ici on se nourrit de faits quotidiens, chaque jour est neuf et rien ne se perpétue, sinon la vieille poupée transmise depuis des générations, à qui Jackie réservera un sort funeste loin de toute sentimentalité. Il n’y a pas d’enseignements, pas de leçons. Mais un immense savoir pourtant, acquis de ces longues années passées au bord de l’océan et que les estivants ignorent. Une transmission silencieuse. Cela ne cessera d’étonner Chantal : comment peuvent-ils s’en défaire ? Laisser échapper un tel trésor ?

« Comment est-ce possible, dis-je, d’habiter un mois là où c’est le plus beau et puis de s’en aller à la date prévue, comme si rien n’avait eu lieu ? Ils s’étonnent que je m’étonne. Nous sommes en vacances, disent-ils. Ça leur parait une explication.»


♥♥♥♥

Quelle douceur, quelle tendresse ! Quel regard aimant et distancié pose l’auteure sur son enfance et ses proches, sa mère mais aussi son père, et Eugénie et Félix, les fidèles grands-parents. Cela est d’autant plus notable que le récit est intime, personnel, et réveille des souvenirs d’enfance au goût doux et salé. Son écriture est élégante et fait l’effet d’une caresse donnée dans un frisson. A coups de courts chapitres comme autant d’instantanés, on s’invite dans la saga familiale comme on feuilletterait un album de photos de famille, partageant joies, peines, grands événements et petits instants gravés, revivant chaque moment avec une émotion renouvelée. Jamais il n’y est question de porter un jugement ni de condamner, on traite pourtant de dépression, de façons de vivre facilement qualifiables (ou disqualifiables). Mais l’auteure parvient à dépeindre avec lucidité la réalité d’une vie, d’une généalogie, qui a contribué à faire d’elle celle qu’elle est.

 

« Souvenirs de la marée basse » de Chantal  Thomas. Editions du Seuil, collection Fiction &Cie. 213 pages. Date de parution : 17/08/2017.